‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 18 sur 82 · ÉREINTEMENT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ÉREINTEMENT GÉNÉRAL

dation Scandinave à Rome. William Archer y assistait, et il était, pensait-il, le seul, avec Ibsen, qui connût déjà Les Revenants. Un skaal fut proposé en l’honneur d’Ibsen, et W. Archer écrivit le lendemain à son frère le bref discours prononcé en réponse :

Il dit que c’était pour lui un grand plaisir, etc., etc. ; que la Noël était généralement associée à la quiétude, mais que pour lui c’était souvent plutôt le contraire, puisque ses livres, d’habitude, paraissaient un peu avant Noël, en sorte que c’était pour lui le temps le moins paisible de l'année. Mais il ne croyait pas que la paix fût l’état le meilleur ; au contraire, il croyait que la lutte est ce qu’il y a de mieux pour l’homme, — et c’était toujours pour lui un grand plaisir de trouver que des gens, si grandes que fussent les différences entre leurs conceptions et les siennes, ne laissaient pas ces divergences influencer leur amitié et amabilité envers lui. Telle fut la substance de son discours, qui ne s’étendit guère davantage K

Ibsen recevait quantité de lettres, et avait compris, dès le 22 décembre, qu’il serait impossible de jouer la pièce avant quelque temps, mais espérait encore qu’il faudrait une édition nouvelle à bref délai *. Et l’on sait que c’était à cela qu’il tenait surtout.

Pourtant, il savait que son éditeur Hegel avait tiré, cette fois, à io ooo. Le 2 janvier, il écrit encore à Hegel :

Les violences critiques, et toutes les folies que l’on écrit contre Les Revenants , je les prends avec une parfaite sérénité. J’étais préparé à cela [...] Les criailleries s'apaiseront, cette fois comme les autres.

Mais il s’inquiète de savoir si ce vacarme nuit à la vente 1 2 3 .

Or, c’est ce qui se produisait. Les libraires demandaient même à Hegel la permission de lui renvoyer non seulement les exemplaires qu’ils avaient en dépôt, mais aussi la plupart de ceux qu’ils avaient pris à compte ferme, à quoi Hegel consentait

1 Edda, XXXI, pp. 460-461.

2 Lettre à Ludwig Passarge, Brève , II, p. 97.

a Ibid. t p. 98.

« pour rester en bons termes avec ses collègues ». Et de plus, la vente des ouvrages d’Ibsen antérieurs, qui s’activait généralement chaque année, avant Noël, fut singulièrement réduite cette année-là

La grande édition ne fut épuisée qu’en 1891.

Les Revenants trouvaient pourtant des défenseurs en Norvège, mais les journaux étaient peu disposés à publier leurs articles. Mme Margrete Vullum, qui avait publié depuis deux ans des comptes rendus de livres dans Dagbladet, avait demandé au directeur d’écrire l’article sur le drame, ce qu’on ne pouvait guère lui refuser. Mais le directeur, sachant qu’elle ferait l’éloge du drame, lui imposa la condition de fournir la copie dès l’après-midi, ce qu’elle ne pouvait promettre, et c’est ainsi que le grand journal de gauche publia l’article anonyme du 14 décembre, qui était de Garborg 1 2 .

Il y a toutefois des collaborateurs dont un directeur de journal ne peut pas se débarrasser aussi facilement : Bjôrnson était de ceux-là. Lorsqu’il lut l’article du 14 décembre, il rédigea une courte note sous le titre : « Rectification, » où il défend Ibsen contre l’accusation d’attaquer le mariage. Au contraire, dit-il, attaquer le mariage immoral, c’est défendre l’institution. Et il ajoute qu’il est absurde d’attribuer personnellement à Ibsen les opinions d’Osvald et de Mme Alving. « Ce que pense l’auteur doit être cherché dans l’ensemble, et je ne pense pas que l’immoralité y soit précisément triomphante 3 . » ’

Un article ayant été publié par Dagbladet en réponse à sa rectification, Bjôrnson revint à la charge par un long article, où il allait jusqu’à dire : « Suivons les grandes discussions européennes sur ces hautes questions, et appelons l’homme qui nous

1 Lettre de Hegel à Ibsen, 10 janvier 1882, L. C. Nielsen, op. cit., Il, pp. 355.

2 Lettre de Brandes à Hegel, 30 novembre 1882, ibid., p. 185.

3 Dagbladat, 1881, n° 328.

BJÔRNSON DÉFEND IBSEN

y force un bienfaiteur social *. » Il avait d'ailleurs eu de la peine à faire publier cet article, car c'est à cette intervention qu'il fait allusion dans une lettre à Hegel : « On ne me l'a pas imprimé Telle est la situation ici. Et pourtant le livre a fait du bien # . » Dagbladet a tout de même fini par publier les deux colonnes de Bjôrnson, à cause d'un article de Brandès, dont il sera question plus loin 1 * 3 , mais les a fait suivre d’une note pour dire que cette polémique devait cesser, ou au moins être ajournée.

Voilà donc Bjôrnson en posture de combat au côté d’Ibsen. Cela n'était pas aussi inattendu qu’il peut le sembler. Aux avances d'Ibsen, Bjôrnson avait fini par répondre, lorsqu’il lui avait écrit pour l'inviter à prendre publiquement parti dans la question du drapeau « pur » 4 . C’était une maladresse, mais tout de même une réponse. Et pendant son voyage de conférences en Amérique (décembre 1880-avril 1881), Bjôrnson avait déclaré : « Je n'hésite pas à dire qu’à mon avis Henrik Ibsen possède la plus grande puissance dramatique de notre époque 5 . » Toute animosité ancienne était, de part et d'autre, effacée. L'ancienne admiration de Bjôrnson pour l’habileté de style et de forme de son camarade avait fait place à une plus juste appréciation du fond. Sa grande crise religieuse l'avait même amené à modifier son jugement sur Brand, qu'il avait tant honni autrefois, et lorsqu'il a lu Les Revenants , il a été frappé du courage qu’il avait fallu pour écrire ce drame fl .

Ibsen, de son côté, n'avait plus le sentiment d’être brouillé avec son camarade. Il s'était même permis, alors que Bjôrnson était aux États-Unis, d'adresser à un député influent, en leur

1 Dagbladet , 10 janvier 1882.

- Bjornstjerne Bjornson, Kamp-Liv, II, p. 2, lettre du 9 janvier 1882.

3 Lettre de Bjornson à Ibsen du 19 mars 1882, Edda, 1938, p. 106.

4 V. pp. 1-2.

5 Norsk Forfatningskamp , paru dans Veraens Gang et en brochure, ainsi qu’en traduction anglaise dans Scribners Monthly, en 1881.

0 Lettre à Hegel, du 9 janvier 82, déjà citée.

nom commun, une requête en vue de T augmentation de leur pension de poète \ — tout en disant, bien entendu, qu’il écrivait sans s’être concerté avec Bjôrnson. Sa demande était très Justifiée, car elle était basée sur le fait que l'absence de protection littéraire causait un préjudice considérable aux deux dramaturges. Bjôrnson fut d'accord avec Ibsen, lorsqu’il connut la demande, mais celle-ci n'eut pas de suites, parce qu'ils étaient publiés en Danemark.

Ibsen fut ravi de l'intervention de Bjôrnson, à la fois parce qu'elle était utile, et peut-être surtout parce qu'elle amenait décidément la fin d'une tension qui lui était pénible dans ses rapports avec son camarade. A Olaf Skavlan, qui venait de lancer avec Ernst Sars une Nouvelle Revue (c'était son titre) à laquelle il avait promis de collaborer, il écrivit qu’il n’en ferait rien : « Je veux rester, franc tireur isolé, aux avant-postes, et opérer à ma guise, » car il voyait trop bien ce que valaient les soi-disant libéraux. Il ajoutait :

Le seul, en Norvège, qui ait agi librement, crânement et avec courage en ma faveur, c'est Bjôrnson. Ça lui ressemble. Il a vraiment un grand cœur royal, et jamais je n’oublierai cela s .

Et il écrivit à Bjôrnson une lettre très chaleureuse pour le remercier de son intervention à laquelle rien ne l’obligeait et de son appréciation amicale et flatteuse écrite en Amérique, en même temps que pour dire l'angoisse qu’il avait éprouvée, lorsque la vie de Bjôrnson avait été en danger : « J'ai senti que, si un malheur était arrivé, toute joie de produire aurait été abolie pour moi. » Et, rappelant que le vingt-cinquième anniversaire de la publication de Synnôve Solbakken , le premier succès littéraire de Bjôrnson, viendrait l'été prochain, Ibsen espérait qu’il y aurait une fête, où il viendrait volontiers 3 .

1 Lettre à Hagbard Berner, du 27 mars i88r, Brève, U, p. 86. i Lettre du 24 janvier 1882, Breve, II, p. 105.

8 Lettre du S mars 1882, Samtiden, 1908, p. 97.

RÉCONCILIATION AVEC BJÔRNSON

Bjomson fut touché et surpris de la chaleur d’Ibsen, et trouva qu'il avait changé à son avantage k .

Ainsi reprirent, entre les deux amis, des relations qui ne furent plus jamais troublées. Mais on ne peut dire non plus qu’elles furent très intimes. Ils ne se sont revus que dix ans plus tard. Bjomson comprit qu’il ne devait pas chercher à enrôler Ibsen pour l’action qu’il menait. Quant à Ibsen, il a exprimé ses sentiments à l’égard de l’ami retrouvé dans une lettre qu’il lui écrivit quelques mois plus tard :

Tes œuvres sont au premier rang dans l’histoire de la littérature et y resteront toujours. Mais si je devais décider de ce qu’il faudrait inscrire sur ta stèle, je choisirais ces mots : sa vie a été son plus beau poème.

Et cela, se réaliser soi-même dans la conduite de sa vie, je trouve que c'est le plus haut qu'un homme puisse atteindre i * .

En Danemark, la presse ne fut pas, en décembre, plus favorable que la presse norvégienne. Qu’on en juge par ce spécimen : « C’est seulement à cause du renom et de l’importance d’Ibsen que sa nouvelle œuvre ne peut pas être simplement jetée dans la fosse à chaux, qui est la place de ces choses-là 3 . »

Brandès n’appréciait pas beaucoup Les Revenants. Il n'était pas fait encore à la méthode ibsénienne où l’action dramatique se réduit à la révélation progressive du passé, il trouvait la pièce a techniquement inférieure à Maison de Poupée , parce que l'exposition est trop longue et il y a trop peu de véritable action entre elle et la catastrophe ». Mais il y trouvait, malgré cette et faiblesse », une grande maîtrise, et, tout en souhaitant des œuvres de caractère plus persuasif et moins effrayant 4 , il en approuvait la tendance. Et il fut indigné du toile soulevé dans

1 V. ce qu’il dit de la lettre d’Ibsen dans sa lettre à Brandès, Kamp-Liv , II, p. 14, et sa réponse à Ibsen, Edda, 1938, p. 105.

â Lettre d’août 1882, Brève , II, p. no,

3 Cité ici d’après l’article de Brandès, dont il est question dans l’alinéa suivant.

* Georg og Edvard Brandès, Brevveksling ..., I, fste del, p. 147.

les journaux. Il protesta, dès le 28 décembre, et c'est la publication de son article qui a décidé tardivement Dagbladet à donner le second article de Bjornson. Brandès concluait ainsi :

Henrik Ibsen en écrivant la tragédie moderne qui s’appelle Les Revenants a risqué son autorité péniblement et lentement acquise, la faveur qu’il a dans le public, et presque la considération dont il jouit. Ce livre, malgré son éminente importance, n’est pas le drame le plus parfait qu’il ait écrit, mais c’est l’acte le plus noble de sa vie littéraire l .

Et Brandès, qui venait de faire à Copenhague des conférences sur Bjornson et Ibsen, vint les répéter à Kristiania.

Ibsen lisait toujours les comptes rendus de ses livres, mais il n'y répondait jamais. Il éprouva, cette fois, le besoin de faire — indirectement — une exception à cette règle. Il répondit à une lettre de Sophus Schandorph en indiquant en post-scriptum que sa réponse pouvait être publiée. Il y parlait de la critique :

Mais tout cela peut-il être vraiment de la simple incompréhension? Nombre de ces déformations et de ces faussetés ne sont-elles pas présentées avec une pleine conscience de leur absurdité? Je ne crois guère qu’il puisse en être autrement.

Puis il insiste sur la technique de son drame, qui interdisait à l'auteur d’apparaître dans les répliques. « Dans aucune de mes pièces l'auteur ne se tient aussi en dehors, n’est aussi absolument absent, que dans celles-ci. » Et il déclare :

On a dit que le livre prêche le nihilisme. Pas du tout. Il ne se charge pas de prêcher quoi que ce soit. Il indique seulement que le nihilisme fermente sous la surface, chez nous comme ailleurs. Et il doit nécessairement en être ainsi. Un pasteur Manders suscitera toujours une Mme Alving. Et précisément parce qu’elle est femme, elle ira, une fois qu’elle aura commencé, jusqu’aux extrêmes conséquences 2 .

Cette lettre, publiée dans le Morgenblad danois, ne pouvait que prolonger les polémiques et les attaques contre Ibsen,

1 (Dansk) Morgenbladet , 28 décembre 1881. Ce journal danois était, par ses tendances, à l’opposé de son confrère norvégien du même nom.

2 Lettre du 6 janvier 1882, Brève , II, p. 101.

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