LES RARES CRITIQUES FAVORABLES
même les attaques personnelles exprimées à mots couverts. Il fallait, disait-on, qu'il fût fou et qu'il eût écrit Les Revenants étant ivre. Dans les journaux, on ne trouve presque pas d'articles favorables, en dehors de celui de Kristofer Randers, qui trouve le drame « rigoureusement moral », et se livre à une critique de la critique L
C’est dans des revues seulement que l’on rencontre des jugements moins hostiles, et alors nettement favorables. Otto Borchsenius (Danois) estime que Les Revenants « sont une œuvre de premier ordre » 1 2 . P. O. Skjôtt montre que ce drame est, « dans la littérature moderne, ce qui se rapproche le plus du drame antique » et que c’est « non seulement l’acte le plus noble d’Ibsen, mais l'œuvre la plus puissante que lui-même et notre littérature dramatique aient produite » 3 . Et Arne Lôchen, passant en revue toute l'œuvre d'Ibsen, montre que ses idées essentielles : être soi-même et travailler selon sa vocation, se retrouvent dans Les Revenants . Si elles étaient nobles dans les pièces antérieures, elles doivent l’être également dans celleci 4 .
Le contraste entre les si rares articles élogieux et calmes (je crois les avoir tous cités) et les articles dénigrants et souvent furieux, dont je n’ai donné que quelques spécimens, ne peut s’expliquer que par des circonstances particulières. Les articles danois, plus modérés dans la forme, exprimaient la réprobation contre une œuvre trop en avance sur son temps. En Norvège, cette réprobation était aggravée par la situation politique très tendue, en un moment où l’on sentait approcher la victoire de la gauche. On était à une de ces périodes où des gens d'opinions différentes ne peuvent se rencontrer sans se disputer, et où de vieilles amitiés se rompent. Cela aurait dû
1 AftenpoHen, 26 janvier 1882.
2 U de 0 g hjemme , 1882, pp. 185-7
3 Nyt Tidsskrift, I, pp. 100-104.
4 Ibid., I, pp. 420-444.
T. XII
assurer à Ibsen, dira-t-on, 1 J appui de l’un des deux camps, celui de la gauche. Mais, depuis L'Union des Jeunes, il avait été classé homme de droite. Et si la droite le honnissait désormais, avec Morgenbladet, d’autant plus qu’il était pour elle une grande déception, la gauche ne pouvait le considérer tout à fait comme un des siens. Elle espérait, du moins, après les Soutiens de la Société et Maison de Poupée, pouvoir l'accueillir. Seulement, elle était une coalition entre un parti bourgeois intellectuel, — on disait te européen »— fort bien disposé à l’égard des tendances d’esprit qu’affirmaient les récentes œuvres d’Ibsen, et un parti paysan qu’elles indignaient. Et il s’agissait de rester unis, de ne pas perdre de voix, sous peine de voir, au moment décisif, cette « gauche » si péniblement construite se montrer inefficace. C’est pourquoi les journaux de gauche étaient gênés. Ils ne pouvaient se permettre de louer Les Revenants , même s’ils l’admiraient. Et c’est pourquoi Ibsen avait raison, dans sa lettre à Schandorph, d’exprimer des doutes sur la sincérité des critiques. Il comprenait fort bien les mobiles des « soi-disant » libéraux, et il écrivait d’eux à Jonas Lie : « C’était pour eux comme une question vitale d’écarter le soupçon d’avoir avec moi la moindre communauté de vues l . » La campagne menée contre Ibsen et son drame, pour un bon nombre d’entre eux, n’était pas dictée par leurs convictions, mais imposée par la tactique. Elle a été singulièrement violente, vulgaire et vide d’idées, et cela s’explique sans doute par là. C’était un boycottage systématique.
Ibsen, pendant l’orage, est resté remarquablement calme. Le seul signe d’impatience qu’il ait donné est la lettre à Schandorph. Il écrivait à Otto Borchsenius, en le remerciant de son article :
Il se peut que cette pièce, à plusieurs égards, soit un peu risquée. Mais il m'a semblé que le moment était venu, où il fallait déplacer
1 Lettre du 22 juin 1882.
LE CALME D'iBSEN
quelques poteaux-frontières, et comme écrivain plus âgé, je pouvais m'acquitter de cette besogne, plus facilement que beaucoup d’auteurs plus jeunes, qui pouvaient souhaiter quelque chose de ce genre.
Qu’un orage s’abattrait sur moi, j'y étais préparé ; mais on ne peut tout de même pas se détourner de son chemin pour cela. C'eût été lâche.
Ce qui m’a le plus peiné, ce ne sont pas les attaques, mais l'effarement qui est apparu dans les rangs des soi-disant libéraux en Norvège ’.
Ibsen n'avait aucun doute, malgré tout, sur le succès de son drame. La tempête finirait par se calmer, comme après Maison de Poupée . Il pouvait se contenter, en attendant, des approbations de Brandès et de Bjornson, et généralement de tous les gens dont l'opinion devait compter à ses yeux : Camilla Collett, qui s'excusa deux ans plus tard de n'avoir pas parlé publiquement plus tôt de « ce livre incomparable » 1 * ; Jonas Lie, qu’Ibsen remercia pour les lettres qu'il en avait reçues au plus fort de l’orage 3 ; Holger Drachmann 4 , qui trouve le livre «magnifique, mais un vrai suicide », etc. Ibsen pouvait se sentir rassuré.
Et trois mois après la parution du livre, lorsque les articles commençaient à devenir rares, il écrivait à son éditeur avec une calme confiance :
A l'égard des Revenants va se produire, et pas d’ici bien longtemps, une compréhension dans l'esprit des bonnes gens de chez nous. Mais tous ces individus périmés, caducs, qui se sont jetés sur cet ouvrage, comme on l'a vu, subiront une condamnation écrasante dans la future histoire de la littérature, [.,.] Mon livre a l'avenir pour lui [...]
C'est pourquoi j'ai pris ce côté de l'affaire avec un si complet sangfroid. J'ai fait toutes sortes d'études et d’observations pendant l'orage, et je saurai m’en servir dans des œuvres futures 5 .
1 Lettre du 28 janvier 1882. Brève , II, pp. 107*108
î Nyt Tidsskrift , 1884, p. 479.
3 Lettre du 22 juin 1882. V. le jugement de Jonas Lie dans Jonas Lie og hans samtidige , p. 164, et L. C. Nielsen, op. cit. 7 p. 537.
4 Lettre de Drachmann à Hegel, du 21 décembre 1881, L. C. Nielsen, op. oit ,, IL P- 233*
5 Lettre à Hegel du 16 mars 1882, Breve, II, pp. 109-110.
En Suède, où révolution de la littérature dans le sens du réalisme à tendance naturaliste était moins avancée, mais où aucune crise politique grave ne faussait les jugements, les comptes rendus des journaux ont été plus calmes et plus réfléchis, même lorsque la force des préjugés, — des « revenants » — empêchait les critiques de bien comprendre Y œuvre d'Ibsen. On peut tout de même trouver des condamnations du drame aussi catégoriques qu’en Norvège, mais du moins sans injures, comme dans l’article de Marcellus, qui voit que la joie de vivre est, pour les principaux personnages, la plus haute maxime de la vie, et recherche ce qu’Ibsen entend par là. Il trouve que c’est la jouissance vulgaire et conclut : « Telle est la doctrine ibsénienne dans toute son horreur h »
Le D r Warburg trouve que « l’idée de la pièce est claire : guerre à tout ce qui est admis. » On est frappé de la justesse de nombreuses réflexions de l’auteur, et on est tenté d’en contredire un plus grand nombre, mais on est entraîné malgré soi, et l’on se demande à la fin : « Comment pourra être corrigé le fâcheux état décrit par l’auteur, tant que l’homme sera un être débile? » Et le critique observe : Il n’y a ici aucune des règles les plus courantes de la morale où l’auteur ne pose un point d’interrogation... et l’on voit où va la sympathie de l’auteur... Bref, on ne peut imaginer rien de plus révolutionnaire. C’est du nihilisme nordique. Ibsen est un maître dans l’art littéraire, pris par son côté négatif. Cela tient à ce que, malgré tout son idéalisme, il ne croit pas au bien dans cette vie 1 2 . — On pourra dire que c’est mal compris, mais il y a là un essai d’interprétation sans malveillance.
1 ür Dagens Krônika, 1882, Ista h.
2 Gôteborg Handels och Sjôfarts Tidning, traduit dans Bergens Tidende, 27 décembre 1881.