LA CRITIQUE SUÉDOISE
C. D. af Wirsén croit mieux comprendre Ibsen, grâce aux Revenants , « mais la découverte nous a causé une indicible douleur ». Il déplore qu’Ibsen aille aussi loin, — de même que Kjelland (Else avait paru quelques jours avant Les Revenants) — dans la « peinture du laid ». Mais au fond l'impression choquante tient moins à Osvald qu'à la façon dont Ibsen
attaque de nombreuses vérités traditionnelles, sacrées pour la race humaine, et les réduit à n'être que fausses traditions. C’est un curieux signe des temps qu'Ibsen aussi ait rallié le parti qui veut saper les bases de toute société.
Et il interprète ce que dit Osvald de la joie de vivre dans le sens du simple hédonisme : c’est peut-être le fond de la pensée d’Ibsen K Wirsén n'a pas compris cet article dans le volume où il a fait un choix de ses critiques, mais dans la préface il a dit que « cela tient uniquement à ce que je m'exprimerais maintenant d’une manière encore plus défavorable 3 .
C. D. af Wirsén représentait avec talent et autorité les tendances littéraires les plus réactionnaires. Ce qui donne surtout de l'intérêt à son article est son intimité avec Snoilsky, am d'Ibsen. Lorsqu’il avait commencé sa carrière critique, Snoilsky, en avait été heureux à cause de l'influence qu’il allait exercer contre la « tendance matérialiste », et en janvier 1882 Snoilsky lui écrit que Les Revenants « ont fait sur moi une impression saisissante, mais, comme tu le comprends, toute autre qu'agréable ». Et il parle d'une lettre qu’il a écrite à Oscar II pour attirer son attention
sur l'effet que peuvent produire de pareilles œuvres sur les esprits, et sur le rôle dissolvant que l'ultraréalisme moderne pourrait être appelé à jouer jusque dans nôtre pays relativement moins atteint. J'ai dit que
1 Post och Inrikes Tidningar , 2 janvier 1882, article traduit dans Aftenposten, 4 janvier.
* C. D. af Wirsén, Krïtiker , 1901, p. iv.
le parti allait avoir maintenant le vent dans ses voiles, puisqu'il peut inscrire sur son drapeau le nom éclatant d'Ibsen ] .
On raconte qu’en 1898, à un dîner donné par Oscar II en l’honneur d’Ibsen à Stockholm, le roi dit à son hôte : « Mais tu n'aurais pas dû écrire Les Revenants , Ibsen. Ce n’est pas une bonne pièce ; non, Madame Inger d’Ostraat , voilà une bonne pièce ! » Ibsen resta muet et gêné, la reine vint à son secours en parlant d’un tout autre sujet, mais le roi insista, et Ibsen, après un long silence, lança : « Sire, il m’a fallu l’écrire 1 2 ! » Il semble bien que la lettre de Snoilsky au roi a suggéré à celuici son reproche au sujet des Revenants.
Mais Snoilsky, après avoir lu la critique de Wirsén, lui écrivit :
Je suié d'accord avec toi pour l'essentiel, bien que je mette la pièce, comme ouvrage dramatique, plus haut que tu ne parais le faire *— à cet égard, je suis d’avis, au contraire, qu'Ibsen s'est dépassé lui-même. [...] S’il n'y avait cette ironie cynique et dure, je serais disposé à reconnaître que souvent le doigt impitoyable de l'auteur s’est posé sur des points réellement malades et pourris de la société.
Et Snoilsky voudrait de la douceur, qu’Ibsen refuse. « Quel dommage qu’un tel génie détruise seulement, et ne construise jamais 3 . »
On voit que la Suède était encore et relativement peu atteinte » par le courant des idées modernes. On y trouve pourtant des critiques — dans des brochures plutôt que dans la presse — qui trouvent Les Revenants tout à fait dignes de son auteur, qui a montré « le plus pur idéalisme » dans sa condamnation des mariages qui n’en sont pas 4 . C’est surtout chez les féministes que le drame d’Ibsen a été le mieux apprécié. Mme Sophie Adlersparre admet le pur idéalisme d’Ibsen, et elle a compris
1 Fredrik Vetterlund, Ur Portfôlien , pp. 89-91.
2 Halvdan Koht, Hundreaarsutgave , p. 13.
3 Fredrik Vetterlund, op. cit p. 93.
4 Robinson (Urban von Feilitzen), Ibsen och aktenskapsfragan .