LE CAS HENRIK JÆGER
écrivit à Ibsen : « Je ne crois pas, en effet, dit-il, que le public de Kristiania soit assez mûr pour discuter les questions sociales profondes qui lui sont présentées dans votre pièce »
Le lecteur du théâtre était Henrik Jæger, homme de gauche. Son refus était fondé, d'une part, sur l'indignation soulevée dans le public par la pièce, « si générale qu'elle est sans exemple dans l’histoire de notre littérature »; aller là-contre serait un désastre pour le théâtre. Et d'autre part, on a vu sur la scène trop de pièces épicées, il faut réagir contre cela. La pièce d'Ibsen n'a pas d’action saine, « et cherche à cacher ce manque par des moyens d'excitation pathologiques ». Donner Les Revenants serait donc à la fois contraire à l’intérêt économique et à l’intérêt artistique du théâtre.
Henrik Jæger était certainement très sincère dans sa condamnation du drame, dont l'impression sinistre lui avait causé une violente répulsion, et il lit une tournée de conférences et manifesta son opinion à toutes occasions, mais ce zèle hostile fut précisément ce qui l'amena bientôt à modifier son jugement, car il eut ainsi « ample occasion d'observer de près l'action du volcan de boue, spectacle peu édifiant, et rien ne convenait vraiment mieux comme propagande pour faire comprendre le drame que cette expérience de sa vérité fournie par la société 2 ». Henrik Jæger se rallia donc aux Revenants assez vite, et put écrire, quelques années plus tard, l'ouvrage qui est resté longtemps la source des renseignements sur Ibsen. Schrôder, au contraire, n’a pas varié. Il s'est opposé jusqu'à la fin du « Théâtre de Christiania » à toute représentation du drame, et a même opposé son veto au choix de cette pièce par Bjôrn Bjôrnson, fils de Bjôrnstjerne, pour une représentation à son bénéfice.
1 H. Schrôder, Souvenirs de ma vie de théâtre, dans Aftenposten , 1900, n° 151.
2 Henrik Jæger, Henrik Ibsen , et literœrt livsbillede, p. 269.
A Copenhague, le censeur était Erik Bôgh, il avait admiré, dans son compte rendu publié, la construction simple du drame, « où tout se passe de façon tout à fait naturelle, sans invraisemblance et sans exagération », mais il avait plaint les lecteurs, car « la pièce n’était pas écrite pour ceux qui demandent à la poésie beauté, rédemption et lumière » b Les articles renfermant quelque éloge, ou même simplement polis, étaient si rares, en décembre, qu'Ibsen avait eu la faiblesse de ne tenir compte que de la partie flatteuse de ce compte rendu, et avait écrit à Erik Bôgh pour le remercier, ce qui avait été jugé assez ridicule à Copenhague 1 2 . Et dans son rapport Erik Bôgh trouva que le sujet de la pièce proposée était « répugnant », et que ce n’était pas là ce qu’elle renfermait de pire. Aussi, malgré le droit de « hors concours » de l’auteur, conclut-il :
II y a là, d'après moi, un tel excès de tendance destructrice que je considère comme mon devoir inébranlable, sans égard pour la maîtrise déployée dans la composition et l'élaboration de la pièce, de proposer sans réserve qu'elle soit refusée 3 .
Et à Stockholm la pièce fut également refusée, bien que l’actrice, Mme Hwasser, désirât vivement la jouer, et l’eût même traduite elle-même en suédois.
L’hostilité du public était d’ailleurs telle, dans les trois pays, qu’aucun directeur, même de scène secondaire, ne pouvait songer, en 1882, à braver l’opinion.
Il fallut attendre plus d’un an et demi. Au printemps de 1883, un acteur suédois, August Lindberg, pris d’un vif désir de jouer Osvald, pria Ludvig Josephson, qui avait été si apprécié d’Ibsen comme directeur du « Théâtre de Christiania », de monter Les Revenants sur un théâtre de Stockholm.
1 Dit 0g Dai t 20 décembre 1881.
2 Georg og Edvard Brandes, Brevveksling ..., I, fste dél , p. 148.
3 Cité par Robert Neiimdam dans Politiken , 18 mai 1925.
LA TOURNÉE LINDBERG
Mais Josephson déclara que c'était « une des œuvres les plus indécentes que Ton eût écrites pour la scène » *, et Lindberg s'occupa de former lui-même une troupe, et obtint d'Ibsen, en avril 1883, l'autorisation de jouer partout en Suède, sauf à Stockholm et à Gôteborg, Les Revenants et U Union des Jeunes , moyennant un droit une fois payé de 400 couronnes. Ayant obtenu, pour le rôle de Mme Alving, le concours de Mme Hedvig Winterhjelm, il écrivit de nouveau à Ibsen, pour obtenir que son autorisation fût étendue aux capitales nordiques. Ibsen, dans sa réponse du 2 août 1883, consentit moyennant un droit de 500 couronnes pour Copenhague et de 400 pour Stockholm. Il ne doutait pas que « l’esprit et le ton de la pièce seront compris, respectés et rendus sans restriction à l'exigence d'une vérité naturelle brutale. Et il ajoutait :
Je considère comme particulièrement important que la traduction soit faite avec un soin extrême... La langue doit être naturelle, et la façon de s'exprimer caractéristique pour chaque personnage de la pièce ; tel individu ne s'exprime pas comme tel autre. A cet égard on peut corriger beaucoup pendant les répétitions; c'est là qu'on entend aisément ce qui n'a pas un accent naturel et simple, et qui doit, par suite, être modifié, et encore modifié, jusqu’à ce que la réplique acquière la vérité et la réalité entières. L'effet de la pièce dépend en grande partie de ce que les spectateurs ont l'impression d'écouter et de voir des scènes qui se passent dans la vie réelle.
Nouvelle lettre de Lindberg qui demande aussi l'autorisation pour Kristiania. Ibsen y consent à condition que Mme Winterhjelm, là aussi, joue le rôle de Mme Alving. Il s'était fait une haute opinion de cette actrice lorsqu'il l’avait vue pendant son séjour à Kristiania en 1874. Il tenait aussi à ce que la pièce, bien qu’assez courte, composât à elle seule tout le spectacle, et
1 Halvdan Koht, Hundreaarsutgave, IX, p. 39. Pourtant, Josephson prétend qu’il fut « enchanté de la pièce, mais, à cause de son associé, assez lâche pour ne pas la donner » (Ett och annat am Henrik Ibsen och Kristiania Teater , p. 85). Mais H. Koht a eu des renseignements nouveaux, et les lettres d’Ibsen à Lindberg citées dans ce qui suit.
qu'il n'y eût même pas, selon l’usage, de morceaux d’orchestre avant la représentation et pendant les entr’actes. Et il ne voulait pas que le drame fût donné à Kristiania tant qu’il ne l’aurait pas été d’abord à Stockholm et à Copenhague. « Je ne me lancerai pas dans l’explication de mes raisons pour cela. » — Pour le droit de représentation à Kristiania, « je me contenterai de 500 couronnes ».
On voit que les projets de Lindberg étaient assez ambitieux, mais il débuta très modestement. Ce fut comme une représentation à titre d’essai qu’il donna le 22 août 1883 dans la petite ville de Helsingborg. Essai toutefois très décisif, car la presse des trois pays était alertée, tous les gens « dans le mouvement » étaient dans l’attente, et comme Helsingborg n’est guère qu’à trois heures de bateau de Copenhague, c’est surtout cette ville qui fournit le vrai public de première, la masse des spectateurs étant des Suédois de Helsingborg et des environs. Dans la salle de plus de 1 200 places très pleine, il y avait plus de cent Danois venus tout exprès qui étaient, presque tous, de chauds partisans de la littérature nouvelle. A la répétition générale, le drame avait causé une impression prodigieuse. La troupe, malgré la fatigue des répétitions multipliées, avait été magnifique. Mais à la première elle fut beaucoup moins bonne, et les spectateurs les plus ardents furent un peu déçus de ne pas retrouver leur enthousiasme de la veille i 2 . Ils n’eurent pas de peine, toutefois, à entraîner le succès, qui fut reconnu par la presse, et même par les critiques défavorables au drame 3 . On était d’accord au moins pour louer ou même admirer Lindberg h
Ce ne fut pas toutefois un succès éclatant. Même Edvard
1 Aftenposlen, 25 août 1883, n° 195 A.
2 Herman Bang, Theatret, p. 229.
3 lil. Tidende , XXIV, p. 603 et Axel Krook dans Gôteborgsposfen.
* Karl Warburg dans Gôteborgs Handelsblad, d’après Ajtenposten , 1883 n° 256 A.