SUCCÈS PROGRESSIF
Brandès, qui fait surtout un vif éloge de Lindberg, excellent, dit-il, pour des rôles qui présentent de courts réveils d'énergie, suivis de périodes d'abattement, constate que l'exposition a paru longue, que Ton n’a pas compris pourquoi Régine quitte brusquement la maison Alving, et que la bêtise de Manders devant l’hypocrisie d’Engstrand a semblé bien massive 1 .
Aussi le compte rendu suivant me paraît-il donner une juste idée de ce que fut l’accueil du public :
Le public était un peu indolent, un peu froid, à aucun moment ce qui s’appelle « saisi » [...] Les gens étaient simplement tranquilles, comme des gens « bien élevés », avaient parfois un rire bref, se penchaient un peu en avant, attentifs devant des situations plus fortement colorées. Lorsque le rideau est tombé, on a beaucoup applaudi, main non toute l’assistance ; c’était manifestement une minorité qui applaudissait 2 .
Du moins il n’y avait pas eu de protestations, comme on aurait dû s’y attendre dix-huit mois plus tôt, et le succès avait été encourageant. Lindberg transporta sa troupe à Copenhague et joua la pièce au « Théâtre populaire », où les « Brandésiens » lui assurèrent un succès plus marqué, et après la dixième et dernière représentation, une grande fête fut donnée en l’honneur de la « tournée des Revenants », où Georg et Edvard Brandès prononcèrent des discours.
Puis, Lindberg s’en fut à Stockholm, où, cette fois, Ludwig Josephson lui donna son « Nouveau Théâtre » et y donna dix représentations comme à Copenhague, avec un succès tel qu’il décida le nouveau directeur du « Théâtre royal » à prendre la pièce dans son répertoire. La première représentation des Revenants sur une des grandes scènes du Nord eut ainsi lieu à Stockholm dès le 27 septembre, et Mme Hwasser put enfin jouer le rôle de Mme Alving, au grand scandale de bien des gens.
1 U de o g hjemme, 18S3, pp. 594 - 5 -
2 Vilhelm Moller, dans Nutiden , pp. 490-491.
Un critique suédois fort estimé dit qu’en recevant cette œuvre « d’un écrivain génial qui s’était lamentablement fourvoyé », le directeur avait « avili si profondément le théâtre de l’État qu’il ne pourrait jamais s’en relever » h
Et Lindberg continua sa tournée. Le 17 octobre, il donna enfin Les Revenants à Kristiania. La salle du « Théâtre de Christiania » lui avait été refusée en termes polis par Schrôder, et il joua dans ce « théâtre de la rue Môller » qu'Ibsen avait autrefois dirigé pendant quatre ans. Connaissant les défauts de cette petite scène, Ibsen avait averti Lindberg contre elle, mais finalement lui laissa carte blanche 2 . Cette première représentation devant un public norvégien a été le plus grand succès de la tournée. Il y eut trois rappels après chaque acte, dit William Archer, qui était là, et en rendit compte dans une lettre à son frère 3 , fort amusante par le mélange d’anglais et de norvégien, mais surtout intéressante par l’analyse très détaillée du jeu des acteurs. Sauf sa critique des jeux de lumière mal réglés et de Manders, qui a été le point faible, il a été très satisfait, et a même trouvé, au moins dans les deux premiers actes, Lindberg et Mme Winterhjelm vraiment supérieurs. C’est une lettre que devraient lire les futurs interprètes des Revenants .
Le succès fut en quelque sorte complété dès le lendemain, 18 octobre, par des manifestations au « Théâtre de Christiania », où l’on cria : « A bas Schrôder 1 » et ces cris furent renouvelés le 26, et surtout le 13 novembre, jour où Schrôder était dans la salle. Il fut copieusement sifflé \ Il publia une justification où il fit observer avec raison qu’en refusant la pièce en décembre 1881, il avait été d’accord avec la plupart de ceux qui le blâmaient en octobre 1883 5 . Mais cela ne prouvait pas qu’il
1 Cité d’après H. Koht, Hundreaat sut gave, IX, p. 42.
9 Lettre à Kr. A. Winterhjelm, du 6 septembre 1883, Breve, II, p. 125.
3 Edda, 1932, pp. 457-460.
4 H. Schrôder, Erindring^r..., dans Aftenposten, 1900, n os 158. Et voir Dagbladet , 1883, n 08 302, 312 et 323.
5 J. B. Halvorsen, Norsk Forfaiter Lcxikon, III, p. 72.