‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 26 sur 82 · EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

EN ALLEMAGNE

de représentation publique, la pièce étant interdite comme « révolutionnaire et à tendances destructives ». Ce fut une matinée unique, par invitations, qui fut donnée le 14 avril 1886, en présence d'Ibsen. La représentation fut excellente, et l'effet prodigieux. L'auteur fut acclamé, et obligé de paraître sur la scène tout en protestant et murmurant : « C'est terrible. » Mais les acclamations redoublant, il paraît que les larmes lui vinrent aux yeux l .

Le second pas, plus important, fut la représentation donnée le 22 décembre 1886, au théâtre de la cour, à Meiningen, pendant une semaine dramatique où vinrent des écrivains et artistes de toute l’Allemagne, et où Ibsen était l'hôte du duc 2 .

Mais le succès décisif fut la représentation du 9 janvier 1887 au Residenztheater de Berlin. Ibsen avait eu à Berlin un ardent et habile défenseur en la personne de Georg Brandès, qui avait vécu quatre ans dans la capitale du nouvel empire. Mais il l'a quittée en 1882. Ensuite, « ce fut encore un Danois, le professeur Hoffory de Berlin, qui, d'accord avec deux amis allemands, acquirent à Ibsen la notoriété que son génie seul ne lui aurait peut-être pas procurée si vite, peut-être même pas de son vivant » 3 . Julius Hoffory, né Danois, était alors docent, et allait être nommé professeur de philologie nordique à l'Université de Berlin. Il avait trente-deux ans et une nature ardente. Il exerçait une grande influence dans les milieux littéraires, particulièrement sur Paul Schlenther et Otto Brahm, et son action s'exerçait principalement en faveur d'Ibsen. C'est lui qui a été le promoteur et l’agent actif de la soirée du 9 janvier 1887, et pendant les entr'actes il circula partout en proclamant : « Maintenant va commencer une ère nouvelle pour la littérature allemande. » Ibsen assistait à la représentation, qui

1 Félix Philippi, Mein Verkehr mit Ibsen , dans Die Neuve freie Presse , 27 octobre 1902, résumé ici d’après A. E. Zucker, Ibsen the master builder, pp. 190-191.

2 Breve, II, pp. 167 et 250.

3 G. Brandès, Samlede Vœrker, XII, p 192.

T. XII

eut un succès éclatant, et une grande fête fut donnée en son honneur le n janvier. Mais une représentation publique projetée fut interdite par la police

Ibsen comprit toute T importance de cette manifestation pour l'avenir de ses œuvres en Allemagne, et prononça au banquet du n janvier un discours de remerciement que l'on trouvera dans le tome XIV, où il appartient par sa date.

Ce n'était pas seulement un groupe d'écrivains et d'artistes qui menait grand bruit autour des Revenants . Il y avait un grand emballement du public. Ibsen « a su fanatiser le public contre ses propres opinions [...] Il a un pouvoir diabolique sur la foule, qui, devant lui, ne sait pas du tout sauvegarder ses propres idées » *. Pour les 670 places du Residenztheater, on avait eu environ 14 000 demandes 1 * 3 4 . Cela ne veut pas dire, bien entendu, que l'opinion fût unanime. Ludwig Fulda, de Munich, écrivait au lendemain de la matinée d’Augsbourg : « Ibsen est le plus grand des dramaturges vivants, » mais prévoyait qu'il aurait du mal à réussir en Allemagne. Et Eugen Sierke, dans Unsere Zeit, s’écriait : « Tous les concepts esthétiques ne sont-ils pas soudain bouleversés? Je suis sorti du théâtre moralement fourbu. Le drame de l'avenir cherchera matière sur le banc des accusés et dans les salles d'attente des médecins. » Et même Roman Worner, qui avait appris le. norvégien pour lire Ibsen dans son texte, déclarait : a Malgré un superbe talent, une véritable œuvre d’art durable ne peut être réalisée, lorsque manque la condition primordiale : la santé spirituelle \ »

Et les représentations continuent un peu partout en Allemagne et en Autriche, généralement uniques et par invitations,

1 H. Koht dans Breve t I, p. 49, et II, pp. 250-252,

1 Dagbladet, 1887, n° 10.

a Aftenposten , 1887, n° 26.

4 Ces citations sont prises dans Dagbladet , 25 mars r888, où se trouve le troisième article d’Irgens Hansen sur les progrès d’Ibsen en Allemagne.

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