EN FRANCE
parce qu’elles sont interdites. Parfois elles sont autorisées, comme à Dresde le 17 décembre 1887, en faveur de la troupe de Meiningen, mais l’interdiction vient le lendemain. A Prague, une actrice se passionne pour le rôle de Mme Alving, obtient la permission de la police, mais le prince-évêque de Prague intervient, bien qu’il soit un ancien lieutenant de hussards, et Fredericka Bogner s’entend avec un théâtre de Vienne. Là, une conférence antiibsénienne est faite quelques jours avant la représentation, et la N eue freie Presse publie un article dont la conclusion est : « A bas le théâtre malsain d’Ibsen, vive le théâtre de la santé ! » Mais, le 21 novembre, la première obtient un succès très vif, malgré quelques sifflets l * . — A Breslau, le drame, interdit en 1889, est joué publiquement en 1890 devant un public « comme fanatisé » i . Et en Suisse alémanique la même histoire se répète : Les Revenants sont acclamés à Berne le 29 octobre 1887, mais ensuite une tournée en Suisse est interdite. Cependant, peu à peu, les interdictions cessent, le succès se généralise, et en novembre 1894, le drame est joué simultanément au Deutsches Theater et au Lessing Thetaer de Berlin. Ibsen est définitivement adopté en Allemagne, — et annexé, comme on le voit dans un article de Léo Berg sur « Henrik Ibsen et le germanisme dans la littérature moderne » :
Seul un Allemand peut comprendre la dernière réplique de Nora, et l'idéalisme, la foi idéale qui s'étend dans la production ibsénienne, depuis Brand qui veut activer tous les germes dans tous les hommes, jusqu'à Rosmer qui veut faire de tous les hommes des êtres nobles, cela aussi est spécifiquement allemand 3 .
En France, la traduction des Revenants parut en 1889, en un volume contenant aussi Maison de Poupée. C’était la première fois que des œuvres d’Ibsen étaient traduites en français.
1 Dagblaâet, 1890, n° 383.
j Dagblaâet , 1890, n° 363.
3 Traduit dans Affenposten, 1887, n° 477.
Elles étaient présentées par une ample préface d'Édouard Rod, exacte et substantielle, Le traducteur était le comte Maurice Prozor, diplomate russe d’une famille de Vilno. Il avait épousé une Suédoise et il était parent de Snoilsky. C’est ainsi qu’il avait été amené à connaître l’œuvre d'Ibsen. Se trouvant secrétaire de la légation russe à Berne, il se mit à traduire avec l’aide de sa femme, en même temps qu’il se liait avec Édouard Rod, qui le mit en rapport avec l’éditeur Savine. Et il écrivit à Ibsen pour lui demander l’autorisation. Ibsen fut enchanté, le remercia chaleureusement, et le pria de rédiger lui-même le texte de l’autorisation qu’il signerait. Et il envoya les « pleins pouvoirs » signés le 20 novembre 1890 h Le premier volume d’Ibsen en traduction française n’a pas été, tout d’abord, un succès de librairie. L’éditeur a, au bout d’un an, affirmé n’en avoir vendu que 89 exemplaires, dont la moitié à l’étranger. Mais le succès est venu peu à peu, et la 33 e édition a été atteinte en 1927
Ce succès à retardement a été dû à la représentation des Revenants , qui eut lieu le 30 mai 1890, mais dans une autre traduction. Tout s’est passé comme si la traduction Prozor n’eût pas existé. Le 12 janvier, Zola attire l'attention d’Antoine, directeur du Théâtre libre, sur Ibsen, puis lui adresse Louis de Hessem, qui est en train de traduire le drame. A la lecture, les amis d’Antoine trouvent que c’est très beau, mais qu’il y a des longueurs. On s’aperçoit que cette impression tient peutêtre à la traduction, et Rodolphe Darzens offre de faire une traduction nouvelle, avec l’aide d’un ami qui sait bien le norvégien. Et, avec le consentement d’Ibsen 1 2 3 , « Les Revenants,
1 Lettres du 25 octobre 1889 et du 20 novembre 1890, Breve, II, pp. 182 et 190, et note, p. 255
2 A. Dikka Reque, Trois auteurs Scandinaves , Ibsen, Bjôrnson, Strindberg, devant la critique française, p. 28.
3 I] paraît que l’autorisation avait été demandée par Louis de Hessem par correspondance. Pas de réponse. L. de Hessem pria un ami, Fritz Hammer, d’aller voir Ibsen, qui dit n’avoir pas le temps de s’occuper de cette question.