‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 3 sur 82 · LA QUESTION DU DRAPEAU « PUR · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU DRAPEAU « PUR

J 1 disait sa joie d’avoir reçu une lettre, mais son regret de n’être pas d'accord avec son camarade. Une protestation contre le signe d'union n’avait plus de sens, si longtemps après qu’il avait été adopté l . Pourquoi faire une question brûlante de ce qui est sans intérêt en soi? Et il ajoutait :

Nous n’avons chez nous qu'une seule question pour laquelle je trouve qu'il vaille la peine de lutter, c'est l'introduction d'une instruction populaire moderne. Voilà qui comprend tout le reste ; si on ne la réalise pas, autant renoncer à toutes les autres questions. Il est tout à fait insignifiant que nos politiciens procurent à la société quelques libertés de plus, s’ils ne procurent pas la liberté aux individus. On dit que la Norvège est un pays libre et indépendant ; mais je n’attache pas grand prix à cette liberté et cette indépendance, tant que je sais que les individus ne sont ni libres ni indépendants. Et ils ne le sont pas chez nous. Dans toute la Norvège il n'y a pas vingt-cinq personnalités libres et indépendantes. Il ne peut pas y en avoir. J'ai essayé de me mettre au courant de notre organisation de l’enseignement, des programmes, de l'emploi du temps, des matières d'enseignement, etc. C’est révoltant de voir combien le temps de l'enseignement, surtout dans les petites écoles primaires, est absorbé par la vieille mythologie et l'histoire légendaire juives, et par les radotages moyenâgeux d'une doctrine morale qui, sous sa forme primitive, a été certainement la plus pure qui ait jamais été prêchée. Voilà sur quel terrain nous devrions tous exiger que Ton hissât le * drapeau pur ». Que le signe d'union reste où il est; mais qu’on enlève des esprits le signe monacal ; qu'on enlève le signe des préjugés, de l’étroitesse d’esprit, des aberrations et de l’absurde foi en l'autorité, de façon que chacun puisse naviguer sous son propre drapeau.

Cette lettre, naturellement, n’avait pas eu de suite. La bonne intention de Bjomson n’aboutissait qu'à lui causer une irritation nouvelle. Il le montra vers la fin d’octobre, à Copenhague, où il s’arrêta au départ d’un rapide voyage en Allemagne et en Autriche. Hegel donna un grand dîner en son honneur, où Georg Brandès profita de ce qu’il était placé à

1 Ibsen avait lui-même formulé une sorte de protestation ironique dès 1865 dans Brand. (V. Tome VII, pp. 210 et 502.)

côté de Mme Bjôrnson pour la persuader d’aller faire, en arrivant à Munich, une visite à Mme Ibsen, son amie d'enfance, et d’amener ainsi le rapprochement désiré. Mais Mme Bjôrnson dit qu'elle n'oserait pas, car Bjôrnson ne le lui pardonnerait pas. Et elle raconta cette conversation à son mari. Le lendemain, Bjôrnson ne fait qu'un saut chez Brandès et fulmine contre Ibsen, parce qu’il a la manie des décorations. « Plutôt que de lui donner la main, j’aimerais mieux toucher des champignons vénéneux. » Et à Munich, Bjôrnson dîne chez Paul Heyse. Quelqu’un parle de « l’autre Norvégien de Munich, et Bjôrnson s’emporte encore contre la manie des décorations K Bien entendu, les décorations n'étaient pas le vrai, ou, du moins, pas le principal motif de l’attitude de Bjôrnson, Luimême a publiquement déclaré plus tard que c'était la question du drapeau qui l'avait si fort indisposé. La lettre d’Ibsen refusant de s'y intéresser avait « blessé son sentiment patriotique » 5 . Sans doute avait-il remplacé cette vraie raison par les décorations à cause de la difficulté de faire comprendre à des Allemands, et même à Brandès, l’importance du « signe d’union ».

La lettre d'Ibsen est d’ailleurs surtout intéressante parce qu'elle montre son état d'esprit. Les idées qu’il y formulait n’étaient pas suggérées par l'opposition à celles de son camarade, elles étaient bien pour lui essentielles, car il y revenait six mois plus tard, en partie dans les mêmes termes, à propos d’un poème où Lorentz Dietrichson exaltait l’importance de l'art :

... c'est une cause d'une grande portée que tu défends. Mais il me paraît très douteux que l'on puisse réussir à secouer et à réformer notre bonne population norvégienne fragmentairement ; il me paraît douteux qu'il soit possible d'amener des conditions artistiques meilleures chez

1 G. Brandès, Levrted, II, pp. 351-2.

* John Paulsen, op. cit , p. 198.

l'action NÉCESSAIRE 9

nous, tant que le terrain spirituel n'aura pas été sarclé et nettoyé à fond et qu'on n'en aura pas drainé tout ce qu'il contient de marécageux.

Tant qu'une population tient pour plus important de construire des oratoires que des théâtres, tant qu'elle est plus disposée à subventionner la mission chez les Zoulous que le musée, l’art ne peut pas espérer un sain développement ni même être considéré comme une nécessité immédiate. J e ne crois pas qu'il y ait grand avantage à plaider la cause de l’art avec des arguments tirés de sa nature, qui chez nous est si peu comprise, ou qui même est complètement méconnue. Ce qu'il faut avant tout chez nous, c'est abattre et déraciner à fond le sombre esprit monacal qui étriqué toute conception et abêtit les esprits. Mon avis est celui-ci : provisoirement il est vain de combattre pour l'art, les armes doivent être dirigées contre ce qui est hostile à l'art. Que l’on s’en débarrasse d’abord, et nous pourrons construire l .

Ibsen met ici l'art en avant parce qu'il s'adresse à Dietrichson, historien d’art, dont le poème sur l’importance de l’art a été l’occasion de cette lettre. Mais considérer seulement l'art serait « fragmentaire ». Ibsen ne veut connaître que le problème d’ensemble, comme à son ordinaire. Quel problème? Une personne qui lirait ces lettres sans en connaître la date n'hésiterait guère à les situer entre les fameuses lettres à Brandès du temps de la Commune et Un Ennemi du Peuple. L'individualisme y est plus extrême que jamais, et l’animosité contre le christianisme piétiste semble s'accuser davantage. Le mépris des contingences politiques vulgaires est complet.

La lecture des comptes rendus de Maison de Poupée n’était pas faite pour rendre ses jugements moins sévères. Aussi, dans l’humeur où il était, la période de sociabilité, habituelle après une œuvre achevée, en attendant qu'il s'absorbât dans la suivante, paraît avoir été médiocre. Il avait près de lui John Paulsen, hôte fréquent et fort apprécié à la fois par Ibsen, par Susanna et par Sigurd. Il recevait des compatriotes et parfois des étrangers de passage, comme, en juin 1880, le Finlandais Valfrid Vasenius, auteur de la première étude développée sur

1 Lettre à L. Djetrichson du 19 décembre 1879, Breve , II, pp. 70-71.

l'ensemble de son théâtre. Il paraît qu’il fréquenta beaucoup, pendant cette année 1879-80, l’historien de littérature allemand Michael Bernay. Mais s’il recevait volontiers chez lui, il ne sortait guère, n’allait jamais ni dans les musées ni au théâtre, — surtout pas pour aller voir ses propres pièces. Il n’acceptait meme plus les invitations parfois insistantes de Paul Heyse, avec qui, aux premiers temps de son séjour à Munich, il se rencontrait si souvent. Paul Heyse recevait beaucoup, et John Paulsen allait chez lui assez souvent. Ibsen se contentait de se faire raconter en grand détail comment s’était passée la soirée, qui s’y trouvait, de quoi on avait parlé, etc. « La vie de société ne prend pas seulement un temps précieux, disait-il souvent, mais elle abêtit. Un écrivain, s’il veut faire œuvre qui vaille, doit s’isoler, vivre seul avec sa pensée et pour son travail. » Il rencontrait toutefois Heyse et ses autres amis allemands au restaurant Achaz K

Quel travail se préparait dans cet isolement volontaire? On n’en sait rien de façon positive. Ibsen ne disait jamais quels étaient ses projets, et n’en parlait même pas en famille. Au seul Hegel il se confiait, mais seulement sous le sceau du secret, et généralement lorsqu’un projet déjà était assez avancé. Aucune indication n’existe pendant l’année de Munich 1879-80. Deux indications ultérieures font penser qu’il hésitait entre deux sujets.

Il a certainement déjà pensé aux Revenants , car au cours de l’été 1880, qu’il a passé à Berchtesgaden, où le temps, cette année-là, fut constamment pluvieux, John Paulsen se risqua un jour à lui parler de la pièce qui l’occupait à ce moment, et obtint cette réponse : « C’est un drame de famille, triste et gris comme ce jour de pluie s . »

1 Sur sa vie à Munich pendant l’armée 1879-80, on n’est guère renseigné que par John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, pp. 35-74.

* Ibid., p. 89.

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