SOUVENIR DE SKIEN 2IJ
qu'il lui a donné une fameuse revanche avec le docteur Stockmann.
Mais le docteur, ainsi composé d'éléments si disparates, n'est en définitive ni Thaulow, ni Ibsen, ni Brandès, ni Jonas Lie, ni Bjornson. Il est, comme tant d'autres personnages à modèles multiples, une création d'Ibsen. Et l'on comprend ses longues réflexions sans rien écrire. Il avait besoin de construire d'abord son personnage. C'était là son procédé de création. C’est un jeu fort amusant d’observer chez Stockmann les traits qui appartiennent, en particulier, à Bjornson et à Ibsen lui-même, et comment Ibsen a réussi à les concilier.
Comme Br and, comme Peer Gynt, Un Ennemi du Peuple est une pièce où le héros tient presque toute la place. Les autres n’existent que par rapport à lui, et sont beaucoup moins complexes. Ils sont ici assez nombreux, et Ibsen les a pris, la plupart, dans ses souvenirs de Skien ou d'autres souvenirs qui avaient servi à U Union des Jeunes. Mort en Kiil était un nom de Skien *. Et nous retrouvons Aslaksen, mais devenu bourgeois propriétaire. (Son modèle Axelsen, l'ancien éditeur d' Andhrimner, avait aussi fini par publier un journal à Sarpsborg, où il n’était plus du tout radical *.) Et nous apprenons que l'avocat Stensgaard est devenu préfet (p. 345). Le renvoi du capitaine Horster, qui perd sa position à cause de son amitié pour les Stockmann est peut-être un souvenir de Skien, où les Paus avaient renvoyé Hans Jakob Stousland, capitaine de navire à leur service, afin d'exercer une pression sur sa femme Hedvig, la sœur d’Ibsen, dans l’espoir de lui faire quitter la secte dissidente de Lammers 1 2 3 .
En écrivant Un Ennemi du Peuple , Ibsen s'est évidemment senti vivre au milieu de gens qu’il connaissait depuis sa jeu-
1 H. Koht, Henrik Ibsen, eit diktar-liv. II, p. 216.
2 H. Koht dans Glommen, 19 septembre 1928
3 Raconté par H. J. Stousland à A. E. Zucker, Ibsen the Master Builder pp. 238-239.
nesse^Il a d'ailleurs spécifié que l'action se passe dans une ville de la côte sud de la Norvège. C’est peut-être Skien, bien qu'il ne l'ait pas aussi précisément indiqué que pour U Union des Jeunes. Il y a du mouvement et de l'entrain, les personnages sont plus nombreux que dans ses deux pièces précédentes, et il y a quatre décors pour cinq actes. Il s'était promis de ne plus écrire que des pièces en trois actes, et il revient à son nombre le plus fréquent. Sa technique change aussi. L'action ne consiste pas, comme dans Les Revenants , dans le progrès de la connaissance du passé, mais en faits nouveaux auxquels assiste le spectateur. Mais la facture demeure réaliste, en même temps que l'eau polluée des bains constitue un symbole.
Mais tout cela est la forme qu’Ibsen a donnée à l'expression de ses idées. Car c'est bien pour dire ce qu’il avait sur le cœur qu'il a écrit sa pièce. On a même vu qu’il a confié au moins à son éditeur qu'il avait construit son personnage de Stockmann justement de façon à pouvoir se faire mieux entendre. Beaucoup des paroles de Stockmann, surtout pendant son discours du quatrième acte, sont des propos qu'Ibsen a tenus pour son propre compte, dont quelques-uns ont été notés par ses interlocuteurs, notamment Kristofer Janson ] , et qu'ils ont reconnus après coup. Il dit à Kr. Janson que « les républicains sont les plus tyranniques de tous, ils ne respectent pas la liberté individuelle ». Et si on lui objecte l’avis de la majorité, il riposte : « Combien de gens, croyez-vous, peuvent se faire une opinion parmi ceux qui forment la majorité? La plupart sont des imbéciles. » Et pour lui, les imbéciles, ce sont avant tout les paysanspropriétaires (odelsbônder). Il s'amuse à scandaliser par l’outrance de ses propos contre eux. S’il y avait révolution, il aurait plaisir à se mettre derrière la barricade pour tirer sur eux. L. Dietrichson a aussi remarqué au même moment (févriermai 1881) que « les idées exprimées dans Un Ennemi du Peuple
1 Kristofer Jansen, Hvad je g har oplevet, pp. 77-80.