PESSIMISME PLEIN D’ENTRAIN
étaient déjà complètement fixées dans son esprit au printemps de 1881, et revenaient dans presque toutes les conversations que nous avons eues alors l . »
L’idée dominante est que tout va mal. « L’humanité est fourvoyée, » comme il le disait dans ses notes pour Les Revenants (p. 209). C’est pourquoi il n’y a rien de mieux à espérer qu’un bouleversement total. L’imagination d’Ibsen s’est toujours plu à se représenter une pareille catastrophe. On la trouve déjà dans Catilina. Elle reparaît dans « L'assassinat d’Abraham Lincoln et dans Empereur et Galiléen. Elle lui devient si familière qu’il se dit prêt, par plaisanterie, à placer la torpille sous l’arche. Et pourtant, qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas là du pessimisme. Ibsen ne proclame pas l’impossibilité du bien. L’humanité est seulement fourvoyée, on n’a qu’à la remettre dans le droit chemin. Par delà le bouleversement espéré, il aperçoit une ère nouvelle, un « troisième empire », ou le Gimle de la mythologie Scandinave. Il n’est pas du tout sombre comme un vrai pessimiste. Au contraire, pendant qu’il écrit à Brandès, en 1871, ses lettres si désespérées en apparence, il est plein d’ardeur pour combiner avec son jeune ami un plan de campagne. Et pendant l’hiver 1880-81, au moment où la violence de ses propos est le plus remarquée par tous les Scandinaves de Rome, il se trouve justement dans une de ses périodes de grande sociabilité, où non seulement il reçoit volontiers dans l’intimité, comme toujours depuis qu’il peut le faire, mais a chez lui des soirées plus nombreuses et se répand de toutes façons. Tout va mal, et il n’en est nullement attristé. Il est même de bonne humeur. Seulement, il suffit d’un rien pour qu’il se mette en colère. Son sentiment profond n’est pas le pessimisme, c’est l’indignation contre tout ce qui empêche que tout aille bien. Contre quoi, plus précisément? On ne pourrait le savoir que si l’on avait des notes pour
1 Svundne Tider t I, p. 362.
Un Ennemi du Peuple datant du commencement de 1881.
A la fin de l'année, l’attitude de la presse, et particulièrement de Dagbladet a précisé. Il écrivait à Brandès 1 :
Et que faut-il dire des conditions de la presse soi-disant libérale? Ces chefs qui écrivent et parlent sur la liberté et l'esprit libéral, et qui, en même temps, se font les esclaves des opinions présumées des abonnés. J'ai une confirmation de plus en plus forte de l'idée qu'il y a quelque chose de démoralisant à s'occuper de politique et à s'allier à des partis. En tout cas, je ne m’allierai jamais à un parti qui a pour lui la majorité. Bjômson dit : la majorité a toujours raison. Et sans doute, comme homme politique dans l'action, doit-il parler ainsi. Moi, je dois nécessairement dire, au contraire : la minorité a toujours raison. Bien entendu, je ne pense pas à cette minorité de gens stationnaires qui sont distancés par le grand parti intermédiaire qu’on appelle chez nous les libéraux; mais je veux dire la minorité qui va de l'avant, là où la majorité n'est pas encore parvenue. J’estime que celui-là a raison, qui est le plus près de s'accorder avec l’avenir.
J'ai écrit cela comme une sorte de déclaration, pour le cas où elle serait nécessaire.
On voit que ceci n’a rien de pessimiste. Et après avoir autorisé Brandès, qui le lui a demandé par l’intermédiaire de Hegel, à publier ce qu’il voudra de ses lettres, — y compris de celle-ci, — Ibsen continue :
Quand je songe combien les esprits sont lents, lourdset veuleschez nous, quand j'observe à quel bas niveau se tient la façon de tout considérer, je suis pris d'un profond découragement, et souvent il me semble que je ferais aussi bien d'abandonner tout de suite mon travail littéraire. Chez nous, on n’a vraiment pas besoin d'œuvres littéraires ; on se contente fort bien des Nouvelles du Storting et de La Semaine luthérienne . Et puis, on a les journaux des partis. Je n’ai pas de talent pour être citoyen, non plus que pour être orthodoxe, et ce pour quoi je n'ai pas de talent, je m'en abstiens. Pour moi la liberté est la plus haute et la première condition de la vie. Chez nous on ne se soucie guère de la liberté, mais seulement de libertés, plus ou moins nombreuses selon la position du parti. Je me sens aussi très douloureusement affecté par cette médiocrité, cette vulgarité de nos discussions publiques. Avec de très louables
1 Lettre du 3 janvier 1882, Breve, II, pp. 99-102.