THÈMES ANCIENS
efforts pour faire de notre peuple une société démocratique, on est, sans s'en rendre compte, en bonne voie de faire de nous une société de plébéiens. La distinction de l'esprit semble être chez vous en décroissance.
Tel a été le sujet d ’Un Ennemi du Peuple. La réaction d’Ibsen est analogue à celle qu’avait eue Bjornson quatre ans plus tôt, lorsqu’il avait eu la vive déception de voir sa pièce le Roi fort mal accueillie. Le résultat avait été aussi une pièce, Le nouveau Système , très différente à! Un Ennemi du Peuple. La critique des Revenants aggravait l’impression causée par celle de Maison de Poupée. S’il y a eu quelque différence entre l’œuvre définitive et les premiers projets, ce n'a guère pu être qu’une accentuation de ce qui, déjà, y était inclus : la critique de la presse et des partis de gauche, — plus l’introduction de traits bjornsoniens dans le personnage de Stockmann.
Rien de tout cela, d’ailleurs, n’est nouveau pour Ibsen. Son mépris de la politique et des partis de la gauche, en particulier, s’est affirmé dès 1851, lors du mouvement thranite, et fortifié encore en 1863-64, à propos de la guerre du Slesvig. Il l’avait marqué dans Norma, dans L’Union des Jeunes, dans maint poème, et constamment dans sa correspondance, surtout avec Brandès. Et les autres idées exprimées par Stockmann ne lui étaient pas moins familières. Que les vérités aient une courte durée, c’était, dans le milieu des « Hollandais », un thème amusant à développer pour Vinje et pour lui. Halvdan Koht cite ces paroles d’Abildgaard, l’ami d’Ibsen, à propos du droit de veto royal, valable deux fois, en sorte qu’une loi, en cas de veto, n’est acquise qu’au troisième vote, au bout de neuf ans : « Mais qui sait si une loi établie au bout de tant d’années répond encore aux besoins de l’époque 1 ? »
1 Henrik Ibsen , eit diktarliv, II, p. 20S.
La fameuse formule : « L’homme isolé est le plus fort » est, au contraire, une nouveauté chez Ibsen. Brand disait :
Pas d’espoir pour qui combat seul
Brand se flattait d’avoir pour lui les meilleurs , tandis que le bailli comptait sur le nombre K Comme Brand, Ibsen se méfiait du nombre, et même des amis, qui vous imposent concessions et faiblesses, mais ne se refusait pas à l’action commune avec des alliés. Il en a même recherché un, lorsqu’il a fait des avances au jeune Brandès. Mais il était peu apte à des actions combinées, et leur cc plan de campagne » a seulement abouti, pour la part d’Ibsen, à la publication de deux poèmes dans la revue de Brandès, qui a dû être plutôt déçu, et cette expérience a sans doute commencé à faire comprendre à Ibsen que la solitude était ce qui lui convenait le mieux. Il a tout de même accepté, « à la fois comme un honneur et un plaisir » d’être inscrit dans le groupe des collaborateurs de la nouvelle revue projetée par Ernst Sars et Olaf Skavlan, et a proposé des chapitres de son livre commencé, « De Skien à Rome » 3 . La revue, sans être à proprement parler politique, était dirigée par des gens à idées « avancées ». Mais, quelques semaines plus tard', lorsqu’il eut vu comment la presse « libérale » accueillait Les Revenants , Ibsen, par une lettre, d’ailleurs, fort aimable, retira l’autorisation d’inscrire son nom : « Il n’est pas possible que je gêne aucun parti, car je n’appartiens à aucun. Je resterai comme un franc tireur isolé aux avant-postes, et j’agirai à ma guise. » Il espère que Skavlan comprendra ses raisons. « Dans une revue, il ne faut pas qu’aucun collaborateur fasse trop contraste avec les autres. Pourrais-je éviter cela? Pour le moment, je ne sais pas. J’ai été un peu déconcerté
1 Tome VII, p. 451.
3 Ibid., p. 357.
3 Lettre à Olaf Skavlan, du 12 novembre 1881, Breve , II, p, 95.
l'aristocratisme ibsénien
par la situation chez nous, et j'ai besoin de m'orienter K »
Il semble donc bien que la découverte faite par le docteur Stockmann à la fin de la comédie ait été, pour Ibsen lui-même, une découverte toute récente.
Peu importe qu'il ait ainsi refait, pour son compte, une découverte fort ancienne. Qu'il s'agisse de la force qu'on puise dans le fait de l'isolement, de la fluctuation ou de la relativité des vérités, ou de la tyrannie des majorités, on peut trouver nombre d'auteurs qui ont donné à ces idées des formes saisissantes, et parmi eux des auteurs qu’il connaissait, tels que Holberg, Schiller ou Sôren Kierkegaard, ce qu'il me paraît plus intéressant de constater, c’est à quel point Un Ennemi du Peuple est résulté de l’expérience personnelle d'Ibsen, et de sa nature intime. C'est pourquoi le docteur Stockmann, qu'il a pris grand soin de faire aussi différent de lui-même que possible par les apparences extérieures, est peut-être celui de ses personnages qui représente le mieux ses idées, — celles de toujours et celles du moment.
Celles du moment surtout, bien entendu. Et une idée essentielle apparaît peu dans la pièce, dirigée avant tout contre les lâchetés à la façon de Dagbladet. « Avec de très louables efforts pour faire de notre peuple une société démocratique, on est, sans s’en rendre compte, en bonne voie de faire de nous une société de plébéiens, » disait Ibsen dans sa lettre à Brandès, réunissant dans une seule phrase l'affirmation de son démocratisme et de son aristocratisme, qui n’étaient nullement en conflit l’un avec l’autre dans son esprit, mais simplement complémentaires. Car il n'avait que mépris pour l'aristocratisme orgueilleux, comme pour le démocratisme « plébéien ». Son aristocratisme ne pouvait guère être mis en évidence dans une pièce comme Un Ennemi du Peuple , surtout avec l'allure qu'il avait donnée à Stockmann. Brandès a pourtant su l'y décou-
1 Lettre à Olaf Skavlan, du 24 janvier 1882, Breve, II, p. 105.
vrir, et a écrit : « Dans Un Ennemi du Peuple, s'affirme pour la première fois sous forme directe le principe fondamental du dramaturge, foncièrement aristocratique, mais tendant à l'éducation du peuple, donc, bien disposé pour les masses h »
Par son œuvre et par ses lettres, bien que peu nombreuses, on parvient à comprendre l’état d'esprit et la pensée d'Ibsen pendant qu'il écrivait sa comédie, — et aussi par sa vie et ses propos tenus lorsqu’il avait commencé à la méditer en 1880-81, — mais aucunement par sa vie et ses propos de 1882, quand il en est venu à l’écriture. C’est une des périodes de la vie d'Ibsen les plus inconnues. On sait qu’il vivait à Rome, et qu'il a passé l'été et le commencement de l'automne dans le Tyrol, à Gossensass, où il avait déjà passé deux fois le temps des vacances. Il y trouvait l’air excellent et la nature superbe, peut-être d'autant plus que les hautes montagnes, les bois de sapins et l’Eisack torrentueux lui rappelaient la Norvège. Il pouvait rester des heures à se promener le long de la rivière, en redingote noire et chapeau haute forme, un ruban à sa boutonnière, et les habitants l'appelaient l'Ondin Mais ni à Rome, ni à Gossensass, cette année-là, il ne s'est trouvé de voyageurs pour nous dire la vie que menait Ibsen soit à Rome soit dans le Tyrol.
J'ai pourtant rencontré chez Chr. Collin un Dr Ræder (je ne garantis pas l’orthographe de son nom) qui a passé trois mois à Rome cette année-là, et, présenté par un ami d’Ibsen, est venu souvent dîner chez lui. Ibsen était alors en froid avec l’Association Scandinave et ne voyait personne. Il était, chez lui, très causant et amical, mais voyait tout en noir. Souvent, excité par l'optimisme de Ræder, il arpentait son salon et tenait des discours, disant que tout allait mal, qu’il fallait une catastrophe après quoi on pourrait recommencer sur nouveaux frais (tout
1 G. Brandès, Henrik Ibsen, p. 145.
2 D r Rudolph Lothar, Ibsen , p. 130, qui cite une lettre du maire de Gossensass.