‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 40 sur 82 · IBSEN NE PARLE PAS DE SON TRAVAIL · texte numérisé non relu

IBSEN NE PARLE PAS DE SON TRAVAIL

comme dans L'assassinat d’Abraham Lincoln ). On se retirait vers onze heures ou minuit, et Ibsen se mettait alors au travail avec deux bouteilles de vin, du café qu'il se faisait luimême, et des « tartines » à la norvégienne toutes prêtes : il avait appris à un pâtissier à les lui préparer. Et il écrivait jusqu'à deux heures du matin environ. Il semble que cette période de travail nocturne a été exceptionnelle.

Une fois commencé le travail d’écriture, il a été assez vite. Le brouillon a été achevé le 20 juin \ en sorte qu’il n’a plus eu à écrire que la mise au net à Gossensass, et le volume a paru le 28 novembre. Ses drames modernes, de 1877 à 1896, ont paru régulièrement à deux ans d’intervalle, sauf Un Ennemi du Peuple, qu’il a publié un peu moins de douze mois après Les Revenants .

Nul ne savait le sujet de la pièce nouvelle, car si les conversations d’Ibsen roulaient le plus souvent sur les idées qu’il agitait dans l’œuvre en train, jamais il ne parlait de son sujet, pas même à sa femme et à son fils. Mme Ibsen était la première à connaître la pièce, mais seulement lorsqu’elle était achevée. On raconte à ce propos qu’Ibsen, un jour, en descendant du wagon où il voyageait avec Susanna et Sigurd (c’était sans doute lorsque la famille partit pour Gossensass), laissa tomber un bout de papier. Mme Ibsen le ramassa et lut : « Le docteur dit : » Il n’y avait rien de plus, mais lorsque Ibsen fut revenu prendre sa place, elle s’amusa, car elle était volontiers taquine, à lui demander ce que c’était que ce médecin qui figurait dans sa nouvelle pièce, et Ibsen fut pris d’une colère épouvantable, s’imaginant qu’on avait fouillé dans son tiroir... Cette anecdote est rapportée par John Paulsen «, dont les souvenirs sur Ibsen sont généralement sûrs, et le fait est d’ailleurs des plus vraisemblables, mais Paulsen n’était pas présent, et il n’a pas eu l’occa-

1 Lettre à Jonas Lie du 22 juin 1882.

* Samliv med Ibsen , 1906, pp. 173-174

T. XII

sion, par la suite, d'en entendre le récit par Susanna ou par Sigurd. Après cinq ans de relations très intimes (1876-1881), il a disparu de la vie d'Ibsen.

Il a quitté Rome en juin 1881 \ toujours, semble-t-il, en fort bons termes avec les Ibsen chez qui, tout l’hiver et le printemps, il avait fréquenté comme d’habitude, mais a restreint ensuite sa vie errante à la Norvège et Copenhague 1 2 . Il a publié en 1882 un roman, « La famille Pehrsen », où il a commis l’inconvenance de prêter au commerçant Pehrsen de nombreux traits observés chez Ibsen. Et comme Pehrsen était un parvenu peu scrupuleux, et fort antipathique, les lecteurs pouvaient facilement avoir l’impression que Pehrsen était un portrait, et se faire de la personne d’Ibsen une idée très fausse. Certes, le scénario du roman n’avait rien de commun avec la vie d'Ibsen, et le sujet du livre, qui était le défaut norvégien du silence, et les maux parfois terribles qu'il peut causer dans le cercle de famille, ne s’appliquait pas non plus habituellement à Ibsen, sauf en quelques circonstances particulières. C’est par des détails seulement que Pehrsen ressemble à Ibsen. Il marche toujours le bras appuyé sur son dos. Il consulte son fils comme une encyclopédie. Son appartement est cossu, mais sans agrément 3 , Il a un père ivrogne, avec qui il a rompu toute relation, et lorsqu’un télégramme lui apprend que son père est mort, un plissement de sa bouche montre seul son émotion, il range soigneusement le télégramme, bourre sa pipe, et dit : « Père est mort, » avec un regard qui indique à sa femme et à son fils qu’il n’en veut pas dire davantage.

Ibsen, lointain et toujours assez maltraité par la critique,

1 Nye erindringer, p. 155.

3 Halvorsen, Norsk Forfatter Lexikon , IV, p. 399.

3 Opinion exprimée par plusieurs visiteurs d’Ibsen à Rome et à Munich. Il en est toutefois qui ont trouvé son appartement agréable et meublé avec goût (Kristian Gloersen, Kringsjaa, xxvn, p. 345). C’est ce qu’il m’a paru, plus tard, lorsque j’ai vu le premier appartement qu’il a loué à Kristiania à son retour en Norvège, Viktoria Terrasse.

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