‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 42 sur 82 · LA REVANCHE DES « REVENANTS · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DES « REVENANTS

Si Dagbladet avait tellement pris soin d'écarter tout soupçon d'approuver une œuvre telle que Les Revenants , cela tenait à l'importance exceptionnelle de la crise politique norvégienne à ce moment. Il s'agissait de ne pas perdre une voix au Storting, et, par conséquent, de ne rien dire ni faire qui pût heurter les sentiments des paysans, chez qui dominaient encore les tendances piétistes, ou trop choquer certains membres timorés de la bourgeoisie intellectuelle de gauche. Ibsen s'indignait contre la lâcheté des bourgeois soi-disant libéraux, mais ses propos devenaient féroces quand il était question des paysans. Il n'oubliait pas, sans doute, que leur chef, au Storting, était Soren Jaabæk, qui, autrefois, avait le plus fortement combattu sa demande d'une « pension de poète ».

D'après la constitution norvégienne, les ministres n'avaient pas accès aux séances du Storting, et pour modifier un article de la Constitution, il fallait un vote du Storting pris à la majorité des deux tiers. D'autre part, le roi avait un droit de veto contre tout vote du Storting, mais ce droit cessait lorsque le vote avait été renouvelé, à la majorité voulue, et sur un texte identique, par trois Stortings successifs. Toutefois, certains prétendaient — mais tout à fait a priori — que les règles relatives au veto s'appliquaient seulement aux lois ordinaires* et que le veto royal, pour les modifications constitutionnelles, était indéfiniment valable.

Ce fut en 1870 que la droite et la gauche prirent définitivement position dans « la question des ministres ». Les élections furent favorables à la gauche cette année-là, et l’entrée des ministres au Storting fut votée une première fois à la majorité voulue, la sanction fut refusée, une adresse au roi exprima la méfiance du Storting à l'égard du ministère, mais le roi garda ses ministres.

Nouveau vote en 1874, et nouveau refus de sanction, mais par suite d’une autre modification constitutionnelle intervenue et sanctionnée, on avait été obligé de modifier un mot dans le texte voté, en sorte que, formellement, le second vote n’était à compter que comme un premier vote.

Troisième (et formellement second) vote en 1877. Cette fois, Jaabæk propose de le considérer comme troisième vote, et, malgré le refus de sanction, de publier l’article comme loi constitutionnelle effective. Mais Sverdrup, prévoyant une dure bataille, demande qu’on se donne le temps d’une plus longue préparation, et la proposition de Jaabæk est rejetée par une majorité de 2 voix seulement.

Quatrième vote, formellement le troisième et décisif en 1880, et cette fois par 93 voix contre 20. Nouveau refus de sanction par le roi, qui déclare son veto absolu en matière constitutionnelle. Déclaration solennelle de la validité de l’article comme loi constitutionnelle, et invitation au gouvernement de le promulguer. Refus du gouvernement. Le Storting vote la promulgation. Le chef du gouvernement invoque son âge pour donner sa démission. Après quelques tâtonnements, un ministère nouveau est formé, et des manifestations grandioses s'organisent dans tout le pays en l’honneur de Sverdrup et des députés qui ont voté la promulgation. Le conflit va toujours s’aggravant, mais comment le Storting aura-t-il prise sur le pouvoir exécutif?

Enfin une idée est venue : on peut traduire le nouveau ministère tout entier en Haute Cour (Riksret) parce que les ministres

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