‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 5 sur 82 · LE PROJET (( DE SKIEN A ROME · texte numérisé non relu

LE PROJET (( DE SKIEN A ROME

j'écrivais maintenant un petit volume de dix à douze feuilles d'impression qui contiendrait des renseignements analogues sur les conditions extérieures et intérieures dans lesquelles est née chacune de mes œuvres littéraires? A propos de Madame Inger et des Guerriers je traiterais ainsi de mon séjour à Bergen ; avec Les Prétendants et La Comédie de VAmour , je décrirais la période suivante à Kristiania ; ensuite viendrait ma vie à Rome avec Br and et Peer Gynt , etc., etc.

Je ne me chargerais pas du tout, bien entendu, de donner aucune interprétation de mes livres ; il vaut mieux que public et critiques puissent se démener à leur guise sur ce terrain... au moins jusqu'à nouvel ordre. Mais je raconterais posément les circonstances et les conditions dans lesquelles j'ai composé mes œuvres,... le tout, naturellement, avec une extrême discrétion, et en laissant un large champ ouvert à toutes sortes de conjectures .

Hegel répondit aussitôt en déconseillant ce projet *. Une fois, à titre exceptionnel, à propos de Catilina , c’était bien, mais une collection de fragments analogues aurait un caractère anecdotique « qu’il faut à tout prix éviter ». Si jamais Ibsen voulait écrire un « ans meinent leben », ce serait une autre affaire, car les fragments viendraient à leur place dans un tout.

Ibsen s’inclina, sans être évidemment tout à fait convaincu par les arguments de Hegel. Il écrivit :

Je suis à beaucoup d'égards d'accord avec vous dans vos réserves au sujet du projet littéraire que je vous ai exposé et j’y renonce jusqu'à nouvel ordre 3 .

Il tenait à son idée, il commença même le volume, et ce fragment, publié pour la première fois dans des œuvres posthumes, est traduit en appendice dans le premier volume du présent ouvrage, parce qu’il y parle de son enfance à Skien. Il a dû être écrit au printemps de 1880. Dix-huit mois plus tard, à un ami qui lui avait demandé sa collaboration à une revue

* Lettre de Munich, 31 mai 1880, Breve, II, pp. 80-81.

2 Lettre du 6 juin 1880, L. C. Nielsen, op. cit II, p. 347.

3 Lettre de Munich, 16 juillet 1880, Breve , II, p. 84.

projetée, il écrivit : « ... je me suis depuis assez longtemps occupé d’écrire un livre qui sera intitulé : De Skien à Rome ... », et il proposa d’en envoyer un chapitre t A ce moment, il était à Rome et parlait souvent avec Dietrichson de leurs anciens et communs souvenirs romains. Un jour, son ami ayant observé des changements dans ce qu’ils voyaient, et ajouté qu’euxmêmes étaient sans doute bien changés, Ibsen répondit :

Tu trouves peut-être que je me meus dans un cercle d'idées très restreint, mais pour le moment ces pensées [sur l'incapacité de la société pour la réalisation des grandes idées] m'absorbent entièrement et m'ont toujours absorbé. Je n'ai pas changé. Les gens croient que mes idées ont changé au cours du temps, c'est une grande erreur ; mon évolution est toujours tout à fait conséquente ; je peux montrer nettement la ligne de toute mon évolution, l’unité dans mes idées et leur développement progressif, et je suis en train de rédiger des notes qui montreront au monde combien je suis exactement le même, depuis que je me suis trouvé moi-même 1 2 .

Ces paroles feraient penser que le fragment sur son enfance à Skien seraient plutôt du printemps de 1881. Elles montrent surtout combien son désir était vif de mettre ses lecteurs sur la voie d’une compréhension meilleure de ses œuvres, — sans entrer, bien entendu, dans des explications directes. Mais c’était là un travail qui ne convenait pas à sa nature. Peut-être s’en est-il rendu compte après avoir écrit ses notes sur Skien. Et son projet a été complètement abandonné. Le 16 mars 1882 il écrivait à Hegel : « J’ai depuis longtemps abandonné le projet littéraire autrefois indiqué 3 . »

Mais revenons à Munich, — pour le quitter bientôt. On est à la fin de juin et il fait très chaud. John Paulsen est chez Ibsen pour dire adieu à Mme Ibsen et à Sigurd qui doivent partir le lendemain et passer les vacances en Norvège. Susanna

1 Lettre de Rome, 12 novembre 1881, Breve , II, p. 95.

4 L. Dietrichson, Svundnc Tider, I, pp. 363-4.

3 Brève, II, p. 109.

A BERCHTESGADEN

insiste pour qu’il vienne avec eux, et il semble hésiter un instant, mais maintient sa résolution de rester seul. John Paulsen pense, en effet, aller bientôt à Berchtesgaden, où il sait qu'il trouvera Jonas Lie, qui est venu y passer les vacances avec sa famille pour la première fois, muni des renseignements d’Ibsen. Quelques jours plus tard, Ibsen changea d’avis. Il accompagna Paulsen à Berchtesgaden, fut son cicerone à Salzburg, où tous deux prirent la diligence pour descendre à l’hotel de Berchtesgaden h Jonas Lie habitait dans la grande rue un premier avec balcon autrefois loué par Ibsen, qui avait recommandé ce logement à son ami *.

Et une vie toute pareille à celle de Munich s’organisa aussitôt. Ibsen se levait de bonne heure, travaillait, faisait à petits pas ses promenades solitaires en costume élégant et soigné, auquel il avait seulement ajouté un chapeau tyrolien orné d’une plume de coq, ne se mêlait pas aux touristes de l’hôtel et prenait ses repas, avec Paulsen, à une table à part. « Il était, cet été-là, plus songeur et plus renfermé que d’habitude a . » Il évitait tout ce qui pouvait déranger son travail, mais n’était sans doute pas fâché d’être renseigné sur tout son entourage par le jeune Paulsen, qui avait trente ans et voyait tout le monde. Il allait souvent chez le poète allemand Richard Voss, homme très riche qui avait une superbe villa dans le voisinage, et pour qui Heyse lui avait donné une lettre de recommandation. Voss était un admirateur d’Ibsen et vint lui faire une visite. Par exception, et comme ami de Heyse, il fut bien accueilli, et même Ibsen lui réndit sa visite, mais n’accepta ensuite aucune invitation *. Il voulait être poli, mais fuyait les importuns. Il parlait souvent des précautions qu’il était obligé de prendre pour les éviter.

1 John Paulsen, Samliv rned Ibsen , 1913, pp, 74 -76

2 Erik Lie, Jonas Lie. Oplevelser, p. 254 -

a John Paulsen, Mine Erindringer, p. 152.

4 Ibid.y p. 171.

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Il lui arrivait parfois, pourtant, de sacrifier toute une journée pour faire une longue promenade avec Paulsen, et on déjeunait alors dans une auberge, toujours en plein air.

Et il passait régulièrement la soirée du samedi chez Jonas Lie. Aussitôt arrivé à Berchtesgaden, il était venu le voir le matin, l’hôtesse Babeth Hasenknopf, qu’il connaissait bien, puisqu’il avait lui-même logé chez elle, lui avait ouvert, et il lui avait serré la main très cordialement et lui avait demandé, un par un, des nouvelles de tous les membres de sa famille : « Votre père, comment va-t-il? — Et votre frère Johan? Et votre sœur Thérèse? » etc. Puis, il avait convenu avec Jonas Lie et sa femme Thomasine qu’il viendrait tous les samedis. Lie et Ibsen avaient tous deux à travailler.

Jonas Lie en était encore à la période où, après ses brillants débuts, la critique lui était tout à fait hostile et ses romans ne se vendaient pas. Il songeait même à renoncer à la littérature. Sa femme avait de la peine à lui remonter le moral. Elle était grande admiratrice de Brandès et d’Ibsen, et paraît avoir contribué à orienter Lie dans le sens du courant de la littérature nouvelle, tout en se gardant, aussi bien que lui, de suivre simplement la mode. Elle était d’ailleurs la collaboratrice assidue de son mari, toujours près de lui quand il écrivait, et discutant avec lui dans leurs promenades les chapitres suivants du roman en cours. Cette année-là, d’ailleurs, à Berchtesgaden, c’est une comédie qu’écrivait Jonas Lie l .

Ibsen et Lie étaient camarades sans s’être jamais beaucoup fréquentés. Ils avaient été ensemble à l’école Heltberg en 1850. Ils avaient vécu à Kristiania de l’automne 1857 à l’été 1859, mais sans relations suivies. Ensuite, Jonas Lie, jusqu’au départ d’Ibsen, avait habité la province, mais il venait à Kristiania de temps en temps ; ayant acheté Y Illustrer et Nyhedsblad de Botten Hansen, il y avait publié La Comédie de VAmour.

1 Erik Lie, Jonas Lie, en livsskildring , pp.

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