‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 6 sur 82 · IBSEN ET JONAS LIE · texte numérisé non relu

IBSEN ET JONAS LIE

Ses relations étaient beaucoup plus intimes avec Bjômson, malgré l'indépendance de son jugement. Et lorsque Ibsen, en 1874, vint passer quelques mois à Kristiania, il n'eut avec Jonas Lie que quelques rares conversations. Jonas Lie était, avant tout, libéral, mais s'était toujours présenté comme « hors parti », et commençait, en 1881, à passer pour « homme de gauche », parce qu'il avait promis sa collaboration à la nouvelle revue pour laquelle Olaf Skavlan avait aussi sollicité Ibsen h

Mais en 1881, dans les causeries du samedi, à Berchtesgaden, Ibsen se plut beaucoup et fut un hôte tout à fait agréable. Il abordait les sujets les plus divers et racontait une foule d'histoires en fumant des cigares, et il lui arrivait de bavarder ainsi jusqu’à trois heures du matin. « Je n'ai jamais vu le visage sévère que l'on prétend qu'a Ibsen, » a dit un jour Jonas Lie.

Un jour, qui n'était pas un samedi, comme Ibsen et John Paulsen rentraient d'une assez longue promenade, ils rencontrèrent Jonas Lie, sorti parce qu'il ne savait comment se tirer d'une difficulté dans l'écriture de son roman. Il le dit à Ibsen. Et Jonas Lie, tout ranimé par l'exposé de son embarras, demanda bientôt un second bock. « Non, restes-en là, dit Ibsen. Rentre chez toi, et tu vas voir. » Et chemin faisant pour rentrer seul, Jonas Lie inventa le ressort nouveau qui lui permit d'achever son roman 2 .

Parmi les sujets auxquels il revenait le plus volontiers était la critique littéraire. Il avait pour les critiques une sorte de mépris mêlé d'admiration. Il admirait leur subtilité à tout expliquer. Il s'amusait fort, par exemple, de la raison qu'ils avaient donnée de son départ de Rome qu'il avait quittée pour s'installer à Munich. C'était « la pensée allemande qui l'attirait, le désir d'un esprit congénère », etc. Et tout le mystère était

1 Erik Lie, Jonas Lie. Optegnelser, pp. 161 sqq.

9 Lettre de Jonas Lie à Johan Bôgb du 77 novembre 1880, dans Jonas Lie, Samiede Vœrher , XIV, p. 248.

T. XII. 2

simplement que la maison qu'il habitait allait être démolie

Tel était son délassement à la fin de chaque semaine. Le reste du temps, il causait parfois avec Paulsen, surtout en promenade, mais à table, il lui arrivait de ne pas souffler mot. A table, comme dans sa chambre, comme lorsqu'il faisait son petit tour, seul, sur la route, il travaillait. Il ne travaillait jamais le soir, mais parfois de très bonne heure, le matin. Un jour, John Paulsen, qui partait en excursion entre 5 et 6 heures du matin, fut surpris de le voir à sa fenêtre, tout habillé, en contemplation devant l'aube qui rougissait les cimes neigeuses Il travaillait aux Revenants, — sans rien écrire 1 * 3 . C'est ce qu'il appelait « exercer ses réflexions sur un nouveau drame » 4 .

L'hiver arriva de bonne heure, il y eut de la neige dès le milieu de septembre. Paulsen avait froid et revint à Munich. Ibsen, qui aimait la grande chaleur, supportait le froid, et resta seul.

Il revint enfin à Munich, mais pas pour longtemps. Il avait reçu à Berchtesgaden une lettre de son fils qui lui faisait pressentir que la demande de continuer à l'université de Kristiania les études de droit commencées à Rome et à Munich ne serait pas accordée. Les règlements s'y opposaient, et on ne voulait tenir aucun compte du cas particulier. Ibsen eut une mine « d’une effroyable dureté », dit John Paulsen, et, dans sa colère muette, ne put manger qu’un peu de pain avec du sel. C’était peut-être l’avenir de son fils qui se jouait, et le voyage de Mme Ibsen et de Sigurd en Norvège avait eu pour but l’inscription du jeune juriste à l’université nationale. Après un silence prolongé, il dit : « Mais j’élèverai à cette sinistre bande théologienne qui gouverne pour le moment chez nous un monument qui leur rappellera comment ils m’ont traité. » Et quelques

1 Erik Lie, Jonas Lie, en Uvsskildring , p. 160.

- John Paulsen, Mine erindringer, p. 172.

3 John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, p. 88.

4 Lettre à Edmund Gosse, citée par Edmund Gosse, Henrik Ibsen, p. r6i.

l'avenir de sigurd

jours plus tard, après une nouvelle lettre de Sigurd annonçant le refus définitif, il fut plus calme. Sigurd en prenait son parti, et déclarait se sentir plus cosmopolite que Norvégien l 2 .

La famille étant de nouveau réunie à Munich, il fallut prendre une décision qu’Ibsen annonça à Hegel en y ajoutant presque exactement la menace qu’il avait déjà formulée devant Paulsen 2

Toutes les universités étrangères lui sont ouvertes, et nous retournons à Rome, où il achèvera ses études juridiques et ensuite se fera naturaliser. A la sinistre bande théologienne actuellement maîtresse au ministère de l'Instruction publique j'élèverai à l'occasion le monument qui convient a .

Mais on ne sait dans quelle mesure ce choix de l'Italie pour l’achèvement des études de Sigurd et sa naturalisation future a été déterminé par Sigurd ou par son père.

1 John Paulsen, Samliv meà Ibsen , 1913, pp. 115 et 120.

2 L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 348.

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