‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 54 sur 82 · PLUSIEURS · texte numérisé non relu

PLUSIEURS

Pas d'interruptions, messieurs!... Quelqu'un demandet-il la parole?

PETER STOCKMANN Monsieur le président !

ASLAKSEN

Monsieur le maire Stockmann a la parole.

PETER STOCKMANN

En raison de la proche parenté qui me lie, comme on le sait, je pense, au médecin des eaux en exercice, j'aurais préféré ne pas intervenir ce soir. Mais ma situation dans l'établissement de bains, et le souci des intérêts les plus pressants de la ville m'obligent à présenter une motion. J'ose présumer que pas un seul des citoyens ici présents ne trouve désirable que des allégations incertaines et exagérées sur l'état sanitaire de la ville se répandent au loin.

VOIX NOMBREUSES

Non, non, non! Pas cela! Nous protestons!

PETER STOCKMANN

Je proposerai donc que l'assemblée n'autorise pas le médecin des bains à lire ou à développer son exposé de la question.

LE DOCTEUR STOCKMANN, s'emportant.

N'autorise pas!... Que signifie!...

MADAME STOCKMANN, toussant .

Hem !... hem !

LE DOCTEUR STOCKMANN, se calme.

Bien ; alors : n'autorise pas.

PETER STOCKMANN

Dans mon exposé du Messager du Peuple, j'ai donné connaissance au public des faits les plus essentiels, en sorte que tous les citoyens bien intentionnés peuvent aisément se former un jugement. On y verra que la proposition du médecin des bains,... outre qu'elle est un vote de méfiance contre les hommes dirigeants de la ville,... tend au fond à mettre à la charge des contribuables une dépense inutile de cent mille couronnes au moins.

(Mécontentement et quelques coups de sifflets.)

ASLAKSEN, fait sonner la sonnette.

Silence, messieurs ! Permettez-moi d'appuyer la proposition du maire. C'est aussi mon avis que l'agitation du docteur comporte une arrière-pensée. Il parle des bains ; mais c’est à une révolution qu'il vise; il veut transférer le pouvoir en d'autres mains. Personne ne doute de la

pureté des intentions du docteur ; certes, il ne peut y avoir deux opinions là-dessus. Moi aussi, je suis partisan du gouvernement par le peuple, pourvu qu'il ne coûte pas trop cher aux contribuables. Mais c'est ce qui serait le cas ici, et c’est pourquoi... : non, mordieu... avec votre permission... cette fois, je ne peux pas suivre le docteur Stockmann. Même de l’or peut être acheté trop cher; voilà mon opinion.

( Vif assentiment de tous les côtés.)

HOVSTAD

Moi aussi, je me sens incité à rendre compte de ma position. L’agitation du docteur Stockmann a paru tout d’abord gagner une certaine faveur, et je l’ai appuyée aussi impartialement que j’ai pu. Mais ensuite nous avons appris que nous nous étions laissé induire en erreur par un exposé faux...

LE DOCTEUR STOCKMANN

Faux !...

HOVSTAD

Un exposé discutable, du moins. L’exposé du maire l’a démontré. J’espère que personne ici ne met en doute mon libéralisme ; l’attitude du Messager du Peuple dans les grandes questions politiques est bien connue de tous. Mais j’ai appris par des hommes d’expérience et de bon sens que, dans les questions purement locales, un journal doit opérer avec une certaine prudence.

Tout à fait d’accord avec l’orateur.

HOVSTAD

Et dans la question dont il s’agit, il est tout à fait cer-

tain que le docteur Stockmann a la volonté générale contre lui. Mais quel est le premier et le plus haut devoir d'un directeur de journal, messieurs? N'est-ce pas d'agir en accord avec ses lecteurs? N’a-t-il pas reçu comme un mandat tacite de contribuer avec une inlassable énergie au bien des personnes de même opinion? Ou bien est-ce que je me tromperais en cela?

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