SOCIABILITÉ
des soirées qui avaient un caractère plus cosmopolite, avec l'élite des familles Scandinaves qui passaient l'hiver à Rome. Soirées simples, où Ibsen était en redingote. On se servait soi-même au buffet, où l'on trouvait du vin, des gâteaux et des fruits. Jamais de musique. Parfois seulement quelque récitation ou lecture h
Mais Ibsen allait très rarement en soirée chez les autres. Il aimait recevoir, il aimait aussi se mettre en gala et porter toutes ses décorations dans des fêtes, mais seulement à l’Association Scandinave. En dehors de la colonie Scandinave, il semble n'avoir connu presque personne ; surtout, on ne voit pas qu'il ait été en relations avec des Italiens. Les Ibsen et Malvida de Meysenbug ont échangé quelques visites : c'est Mme Ibsen qui l'appréciait et tenait à la fréquenter *. Ibsen était toujours très aimable chez lui ; ailleurs, cela dépendait de son humeur, il s'amusait à exciter les gens par ses paradoxes, et il lui arrivait de tenir des propos offensants, lorsqu'il avait un peu bu. Car il lui est arrivé de nouveau, cet hiver-là, d'être ramené chez lui par deux de ses compagnons d'osteria, qu'il traitait fort mal 3 .
Lorsque Dietrichson revint d'Égypte, au printemps, ils eurent l'idée de parcourir ensemble les endroits où ils avaient vécu autrefois dans les environs de Rome. Ils allèrent en chemin de fer à Frascati et Tusculum, puis louèrent des ânes pour visiter Grottaferrata et Castel Gandolfo, couchèrent à Albano, d'où ils se rendirent à pied à Genzano et au lac de Nemi 4 . C'est sûrement une des dernières excursions qu'ait faites Ibsen, car il n’était plus le bon marcheur qu’il avait été autrefois.
« Nous passons ici un hiver très agréable de sociabilité », écrivait Ibsen à Hegel 5 . Il était heureux, évidemment, de se
3 John Paulsen, Nye erindringer, pp. 103-107.
4 John Paulsen, Samliv med Ibsen, 1913, p. 209.
5 Georg Pauli, op. at., p. 114.
8 L. Dietrichson, Svundne Tider , I. p. 363.
5 Lettre du 16 janvier 1881, Breve , II, p. 183.
retrouver dans un milieu Scandinave. Mais que devenait son travail? Il y consacrait, bien entendu, ses matinées et une partie de ses après-midi. Mais on ne savait quel sujet l’occupait. Dietrichson, écrivant ses mémoires, longtemps après, a naturellement supposé que c’était Les Revenants , puisque cette pièce a paru à la fin de l’année, mais il observe que « jamais un mot ne lui venait sur les lèvres au sujet des sombres problèmes agités dans ce drame », et il n’est pas surpris qu 'Un Ennemi du Peuple ait pu être écrit après Les Revenants plus vite que d’habitude, car « il est certain que les idées qu’Ibsen y a exprimées étaient déjà complètement fixées dans son esprit au printemps de 1881, et ressortaient dans presque toutes les conversations que nous avons eues alors » 1 2 . On a vu dans le chapitre précédent qu’à ce moment Ibsen avait abandonné Les Revenants pour écrire un autre « livre », qui était probablement Un Ennemi du Peuple . Les conversations d’Ibsen confirment cette probabilité. Un autre Norvégien en a d’ailleurs noté quelquesunes qui sont caractéristiques. Ibsen disait que l’intelligence est toujours en minorité, que la république est la forme d’État qui respecte le moins la liberté individuelle, que seuls, en somme, les socialistes et les nihilistes avaient sa sympathie 3 .
Et cette sympathie pour les nihilistes était si réelle que John Paulsen, arrivant chez Ibsen le soir du 13 mars 1881, trouva toute la société saisie d’une émotion joyeuse : on venait d’apprendre qu’Alexandre II avait péri dans un attentat 3 .
Le 17 mai, jour de la fête nationale, devait être inaugurée, à Kristiania, la statue de Wergeland. Ibsen donna ce jour-là une petite fête chez lui, où Camilla Collett fut comme le représentant de son frère. Il prononça un discours où il raconta d’abord qu’il avait changé ce jour-là le chemin ordinaire de sa
1 L. Dietrichson, op. cit., I, p. 362.
2 Kristofer Janson, Hvad je* bar oplevet , pp. 77-80.
3 John Paulsen, Samliv tned Ibsen {1906}, p. 144.
LE NATIONALISME D’iBSEN
promenade. Il était passé devant la légation suédo-norvégienne, où il avait constaté qu’il n’y avait pas de drapeau. On ne s’y était pas rappelé que ce 17 mai, pour les Norvégiens, était doublement un jour de fête. Il parla ensuite de la situation norvégienne et conclut par ces mots : « La Norvège a quatre-vingt dix-neuf libertés, mais ce dont il s’agit, mesdames et messieurs, c’est la liberté, elle seule ] . » La liberté au singulier, opposée aux libertés, cela rappelle les lettres à Brandès de 1871, en même temps que cela s’accorde encore avec les pensées exprimées dans Un Ennemi du peuple.
Par contre, le début ironique du discours montre un Ibsen patriote, que son scandinavisme n’empêche pas de vivement ressentir la position subalterne où trop de Suédois voulaient maintenir son pays. Il ne parlait presque jamais de la politique courante, et on a vu que la question du drapeau « pur », c’està-dire sans signe d’union, le laissait indifférent, mais cela ne veut pas dire qu’il se désintéressait de l’indépendance de la Norvège à l’intérieur de l’union. Quelques mois plus tôt, à Munich, il avait eu un soir, par exception, un mot révélateur. Les Norvégiens réunis chez lui discutaient passionnément à propos d’une offense, vraie ou prétendue, de la part de la Suède. Ibsen arpentait son salon tranquillement, les mains derrière le dos, sans se mêler à la conversation, lorsque soudain il se tourna vers ses jeunes compatriotes, et dit : « Qu’est-ce que c’est que ces vétilles sur lesquelles vous vous disputez, messieurs ! Tâchez plutôt d’avoir un ministère norvégien des Affaires étrangères *. » Bien rares étaient alors ceux qui avaient cette idée, et ils se gardaient bien de l’exprimer.
Ibsen, dans son discours, ne semble pas avoir fait l’éloge de
1 John Paulsen, Mine erindringer , pp. 191-192.
2 Ibid , p. 193.
Wergeland. Il ne l'aimait pas comme homme, ainsi qu'on peut le voir dans son « Brand épique » Et, avec raison, il le trouvait inférieur comme auteur dramatique. Mais il l'admirait comme poète lyrique. Et il pouvait lui arriver, après avoir dit beaucoup de mal de Wergeland, d'en prendre un volume et d'y choisir un poème qu’il lisait avec émotion 1 2 . Quant aux idées de Wergeland, il s'en rapprochait par bien des côtés. A ce moment, Bjomson, désigné pour prononcer le discours à l'inauguration de la statue, menait campagne pour l'idée républicaine, et se servait du nom de Henrik Wergeland comme d’un drapeau de ralliement, bien que le loyalisme de Wergeland envers Cari Johan fût bien connu. Camilla Collett avait protesté publiquement 3 ; une fête donnée à ce moment, et où elle figurait comme représentant de son frère, associait en quelque sorte Ibsen à la protestation de Camilla.
La saison s'avançait. Après avoir délaissé Un Ennemi du Peuple pour son projet de notes autobiographiques, puis renoncé à ce projet « provisoirement » sur le conseil de Hegel, Ibsen revint aux Revenants , qui l'avaient tant occupé l'été précédent à Berchtesgaden. C’est sans doute vers la fin du printemps, à Rome, qu’il a commencé à écrire un premier brouillon, dont on n’a pas le manuscrit. On a seulement sept notes, traduites pp. 207-208. Les trois premières sont notées d'une écriture rapide respectivement sur les pages 1, 2, 3 d’une même feuille ; la seconde suit une note déjà traduite tome XI, p. 43, où elle est mise, en raison de l’analogie de la pensée, à la suite d’une autre note qui est presque sûrement de 1879, et se rapporte à Maison de Poupée. Il me paraît assez probable que les trois notes sur la même feuille datent de l'été de 1880,
1 Tome VI, pp. 227-230.
2 John Paulsen, Nye erindringer , p. 146. Il le lut peut-être avec d’autant plus d’émotion que c’était le poème « Amis d’autrefois », qui le faisait penser à ses relations avec Bjômsen.
3 Voir l’étude de Lilly Heber dans Bjomson-Studier.