HUMEUR INSTABLE
enjoué, causeur, aimable. Il paraît bienveillant par nature, et un jeune poète qui lui lit ses vers conservera un souvenir charmé de la manière délicate dont il a loué ceux qu'il trouvait bons (sans vouloir formuler sa critique des autres) *. Mais il peut aussi se mettre en colère et prononcer des paroles blessantes, ou même simplement, comme dans l’histoire du chien, prendre plaisir à l’idée de la violence ou du mal. « Il pouvait faire explosion d'une façon ou d’une autre, et il était parmi les Scandinaves comme un lion dont la plupart avaient peur^ » Cette instabilité était d’autant plus déconcertante qu’elle s’accordait mal avec sa tenue désormais impeccable. Il passait sans transition de l’humeur amicale à l’humeur agressive, ou inversement, A une petite fête pour le départ d’un membre de la colonie, où l’usage était de prononcer de nombreux discours, il accable de sarcasmes un des convives, ce qui était peut-être mérité, l’homme étant médiocre, mais ce qu’il n’aurait pas dû faire, parce que sa victime était malade. Un moment après, regrettant peut-être son acte, il se lève de nouveau, cette fois pour un skaal aimable et réussi en l’honneur d’un jeune peintre danois, — malade aussi. Lorsque l’on quitte la table, on s’aperçoit qu’Ibsen avait besoin d’être soutenu ^ Ibsen aime le vin, et dans l’état où il est pendant cet hiver, il ne sait pas toujours se dominer, comme il paraît l’avoir fait depuis qu’il a quitté la Norvège. Heureusement ces rechutes sont rares, car il a son travail, et il évite plutôt les occasions de s’en distraire.
Ces sautes de vent paraissent avoir été coutumières aussi dans sa vie d’intérieur. Son ménage était très uni, très intime, et il passait, dans la colonie, pour être un mari irréprochable. Il était aussi un bon papa, qui s’occupait de l’éducation du jeune Sigurd. Mais sa femme et lui avaient des caractères très
• Kr. Janscn, Hvad je g har oplevet^ p. 71.
2 Fr. G. Knudtzon, op, ciLy p. 161.
^ Ibid.y pp. 170-172.
ŒUVRES D’ITALIE
indépendants, et Mme Ibsen n’atténuait pas les désaccords d'opinion. Elle avait, d’ailleurs, une nature assez taquine. Ibsen, de son côté, affirmait ses opinions d’une façon très catégorique, précisément parce que, dans le milieu familial, il n’éprouvait pas cette timidité qui ne lui permettait, au dehors, de s'exprimer librement que lorsqu’il « explosait ». Il en résultait que tout désaccord amenait des paroles assez violentes, qui faisaient l’effet de véritables scènes de ménage aux témoins qui parfois y ont assisté. Mais cela ne troublait aucunement la parfaite union des époux, qui, l’instant d’après, causaient ensemble aussi cordialement que si rien ne s’était passé.
Un des points de désaccord entre Mme Ibsen et son mari était la sympathie que celui-ci témoignait alors pour le Danemark au détriment de la Norvège. Elle pouvait s’écrier avec indignation : « Danois, danois, et toujours danois... et pourquoi jamais norvégien? » Le Danois Knudtzon, qui était présent, trouve qu’elle avait sûrement un caractère d’une rare fermeté, peut-être aussi de la profondeur, mais que certainement elle n’était pas aimable *.
Ce n’étaient pas là des conditions favorables pour retrouver l’équilibre et la sérénité. Mais ce qui est curieux est qu'il ne semble avoir fait aucun effort pour lutter contre cette instabilité d’humeur. On aurait dit qu'il s’y complaisait, comme s’il s’était ainsi senti davantage « lui-même », car il jouissait d'avoir perdu sa réserve et sa timidité de Kristiania. Il se laissait donc aller, cultivait plus que jamais les paradoxes, et il éprouvait un bienheureux sentiment de liberté. Il était d’ailleurs fort agréable dans les conversations en petit comité, et volontiers obligeant ^ En société plus nombreuse, il parlait peu, généralement ^ mais il lui arrivait, là aussi, de se montrer moins renfrogné. L’historien d’art danois Julius Lange^
* Knudtzson, op, cü., p. 219.
- Kristofïer Janson, op. cü., p. 71.
3 Ibid., p. 75 ; Knudtzon, op. cü., p. 162.