‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 12 sur 148 · SUSCEPTIBILITÉ · texte numérisé non relu

SUSCEPTIBILITÉ

ayant assisté, Tannée suivante, à un petit banquet en son honneur, Ta trouvé « fort aimable et spirituel ». Il ajoute, il est vrai : « Si le diable ne piquait pas cet homme ici ou là, il serait beaucoup mieux »

Le diable le piquait lorsqu'il était question des événements de 1864, ou simplement des Norvégiens en général, ces « canailles » ! Le patriotisme des Italiens était exalté par contraste. Ibsen détestait alors surtout les Suédois pour leur politique veule qui s'accordait si mal avec la jactance au sujet de Charles XII. Si sa femme s'avisait de louer les Suédois, Ibsen donnait un coup de poing sur la table et s'écriait : « Tais-toi, tu me fais vomir ^ I »

Sa colère pouvait aussi être provoquée par des faits d'ordre plus personnel. Il montrait une extrême susceptibilité. L'association allemande de Rome ayant invité les Scandinaves à une fête, le secrétaire de l'association Scandinave mit une affiche dans la salle du palais Correa et prévint quatre familles où il y avait de jeunes dames qui dansaient. Ibsen, furieux de n’avoir pas été personnellement prévenu, prétendit exiger le renvoi du secrétaire, ce qui fut refusé. L'idée de Mme Ibsen, qui était très forte, comme danseuse, parut comique, ajoute Knudtzon, qui ne Taimait pas^

Une autre fois, à un banquet où Ibsen et le vieux peintre Hansen avaient commandé le menu et les vins, quelqu'un veut prononcer un skaal en Thonneur des deux. Ibsen se lève, trépigne et déclare : « Mon skaal ne doit pas être bu en raison de ma qualité de membre du comité de subsistance »

Une telle susceptibilité paraît assez mesquine. Elle n'excluait pas toutefois un véritable orgueil, mais qui ne se révélait

' Cité par Hôst, Ibsen self og Ibsens digtringf p. 135. s Vilhelm Bergsôe, Henrik Ibsen paa Ischia og <iFra Piazza del Popolo p. 237.

3 Knudtzon, op, ciL, pp. 213-214.

* Ibid,, op, cit,, p. 165.

ŒUVRES d'ITALIE

guère. Au cours de Thiver 1866-67 3 ® vois qu^une affirmation. Ibsen, un jour, rencontre Knudtzon et T interpelle gaiement. Knudtzon répond : « Hein, quel temps superbe 1 Dire que les autres, au pays, ont le froid et le brouillard I — Oui, c'est comme ça, et tout en restant ici, on va tous les régenter ! — Qu'est-ce qu'on va faire? » Et Ibsen répète : « On va tous les régenter*. » Évidemment Ibsen, surpris par la rencontre, a exprimé tout haut le rêve de haute influence qui le hantait pendant sa promenade. C'était un retour passager aux idées qui avaient accompagné l'écriture de Br and.

Mais cette volonté d'action n’était plus dans son esprit au premier plan. L’esthétique avait repris le dessus. Son orgueil s'attachait désormais beaucoup plus à son avenir comme écrivain qu'à son rôle de poète-prophète, — non pas à son avenir pratique, sur lequel il était rassuré par sa pension, mais à la durée de son œuvre. Et il se montre fort préoccupé du mouvement en faveur du landsmaal, la langue paysanne inventée par Ivar Aasen. Vin je, le plus actif propagandiste du niaal, toucha le point sensible, lorsqu'il écrivit l'année suivante :

Un de nos bons écrivains de landsmaal, qui était allé à Rome, y rencontra Ibsen. On parla de Taction pour le maal^ et Ibsen, irrité, demanda : « Mais si ça réussit, insensés, qu’est-ce que vous ferez de moi et de Bjôrnson ? — On vous enverra en Danemark, où est votre place, » fut la réponse plaisante. Et le poète fut encore plus irrité, comme vous pensez, et dit que rien ne sortirait de là.

L'idée exprimée par Vinje dans son article était que tous les écrivains norvégiens, malgré tout, étaient plus ou moins « hommes du maal » et contribuaient à rendre la langue plus norvégienne, idée juste en ce qui concerne Ibsen aussi bien que Bjôrnson. Mais cette action comportait bien des degrés. On a vu qu'Ibsen tendait très consciemment à écrire une langue

^ Knudtzon, op. dt.

* DoleUf 9 février 1868, publié dans Vinje, Skrifter i Utval, I, p. 57S.

Page 1