EMPORTEMENT CONTRE JANSON
Janson qu’il avait très amicalement accueilli à son arrivée à Rome, et à qui, plusieurs fois, il a rendu service. Il a même écouté la lecture de ses poèmes écrits dans cette langue détestée. Mais lorsque Kr. Janson a voulu se livrer à une sorte de démonstration publique, Ibsen s’y est opposé. Le soir de Noël 1866, le jeune écrivain avait annoncé qu’il donnerait lecture d’une nouvelle qu’il avait écrite, bien entendu, en landsmaal, et Ibsen avait déclaré qu’en ce cas il s’en irait. Tout le monde était dans l’attente de ce qui allait se passer. Kr. Janson fut adroit, et lut « Une dangereuse demande en mariage », nouvelle de Bjôrnson que celui-ci avait publiée dans la traduction en landsmaal faite par ses amis de Bergen en 1859 Ibsen l’écouta sans broncher ^
Un autre jour, — également à l’association Scandinave eut lieu entre eux une discussion sur le landsmaal, Ibsen, de plus en plus excité, se rappela que Janson était de Bergen, et comme Stril est le sobriquet que l’on donne aux gens de la côte ouest, il l’appela : « Maudit Stril ! » et lui lança une chaise, que Janson évita. Mme Ibsen prit parti pour Janson, et Ibsen lui cria : « Oui, naturellement... tu es Stril, toi aussi! » Mais cette violence n’impliquait aucune diminution de sympathie, et l’on put voir, le soir même, les deux antagonistes se diriger bras dessus bras dessous vers le Corso, où Ibsen avait invité Kr. Janson à prendre une tasse de chocolat dans un café chic
Tel se manifestait Ibsen au cours de l’hiver 1866, où il a établi le plan de Peer Gynt et a commencé à l’écrire. Avec Brand il avait tiré, en quelque sorte, une épreuve négative du peuple norvégien. Il voulait lui montrer maintenant son por-
• Il existait à Bergen, en effet, à Tépoque où Ibsen, puis Bjôrnson, ont été attachés au théâtre de cette ville, un groupe de partisans passionnés du landsmaal, Mais je n’ai vu signaler nulle part qu’Ibsen ait été en relation avec eux. 11 avait toutefois avec eux au moins une idée commune, c’est qu’il fallait remonter à l’ancienne langue nordique dans toute contestation linguistique.
* Kr. Janson, op, cit,
» Ibid.y pp. 76-77.
ŒUVRES d’iTALIE
trait dans une épreuve positive. Et ce portrait devait avoir avec lui-même, en bien des points, une secrète ressemblance. Le sujet était assez ample pour n’avoir pas besoin de s'étoffer d’un drame philosophique. L’idée du mensonge, de la vantardise remplaçant l’action, de la velléité qui se contente d’un à peu près, pouvait ressortir suffisamment des faits concrets, réalistes ou fantastiques, sans adjonction de symboles et de longs discours. Ibsen a médité son sujet en novembre et décembre et il peut écrire le 5 janvier : « le plan tout entier est maintenant composé et rédigé, et le premier acte est composé. L’œuvre grandit à mesure qu’elle avance... » Comment avait-il alors conçu son œuvre?
Malheureusement nous n’avons pas les manuscrits de ce plan et de ce premier état du premier acte. Le manuscrit que l’on en possède (V. p. 559) est daté. Il a été commencé le 14 janvier. Or, déjà le 5 janvier, avant cette seconde rédaction, l’œuvre grandissait en cours d’exécution... Elle était donc alors plus mince que ne l’indique le manuscrit conservé, où cependant on voit, par la liste des personnages, qu’Ibsen n’était pas encore parvenu au complet élargissement de son sujet. On n’y voit figurer, en effet, ni la Voix dans les ténèbres (le Grand Courbe), ni le Vieux de Dovre, ni le passager étranger, ni le fondeur de boutons, ni le personnage maigre. Son premier plan rédigé devait être fort approximatif, et il est clair que, du 5 janvier où l’ébauche du premier acte est commencée, au 14 janvier où il se met à écrire son premier acte d’une écriture soignée, ce qui signifie qu’il considère son manuscrit comme approchant du définitif, il n’a pas eu le temps de mener bien loin sa première ébauche. Il a donc abordé la rédaction presque définitive de son drame alors que l’œuvre était encore bien loin d’être précisée dans tout son développement. Et ceci
1 Depuis un peu après le 2 novembre jusque vers les derniers jours de décembre (V. les lettres du 2 novembre 1866 et du 5 janvier 1867, Brève, I, p. 146 et p. 148).