LA PREMIÈRE CONCEPTION DE PEER GYNT 3I
est confirmé par son traducteur anglais William Archer, qui l'a interrogé sur ce point.
Il se mit au travail sans plan défini, prévoyant la fin, il est vrai, mais non les détails intermédiaires. Par exemple, il ne savait pas que Peer irait en Afrique. « Il est beaucoup plus facile, disait-il, d'écrire une pièce comme Brand ou Peer Gynt^ où l'on peut introduire un peu de tout, que de mener à bout un plan rigoureusement logique, comme John Gabriel Borkman, par exemple »
Et le même William Archer précise ailleurs qu'Ibsen lui a dit que le quatrième acte tout entier a été une idée venue après coup (an afterthought), et ne faisait pas partie du plan primitifs Peer Gynt devait-il avoir seulement quatre actes? Ou bien les deux derniers actes devaient-ils renfermer des épisodes auxquels Ibsen a renoncé ensuite? Ceci paraît assez probable, même avec une pièce en quatre actes, car la fin serait un peu maigre, si Ton en supprimait toutes les scènes des personnages qui ne sont pas dans la première liste que nous avons. Mais on ne peut répondre à ces questions, puisque le plan primitif a disparu, ainsi que son ébauche du premier acte. Ibsen les a supprimés lui-même, car ils se trouvaient sans doute au nombre des « brouillons inutilisables » qu'il a détruits l'année suivante avant de quitter l'Italie, et dont il parle dans une lettre ^ Mais le manuscrit qu'il a conservé était pour lui tout aussi peu utilisable. Ibsen tenait à conserver ses brouillons, mais on voit par cet exemple qu'il faisait un choix, et comment il le faisait. Il gardait surtout ses manuscrits complets, où Halvdan Koht a maintes fois observé des détails d’où il résulte qu'ils supposent des rédactions fragmentaires préalables ^ C'est ainsi que les toutes premières esquisses et ébauches manquent le plus souvent.
* W, Archer, Ibsen as I kncw hintf dans The monthly Review^ juin igo6.
* The coîlected Works of Henrik Ibsen^ vol. IV, p. xxiv.
^ Lettre à P. F. Siebold, du 9 mai 1869 {Samtiden, 1908, p. 92).
* V. Efterladte Skrifier^ I, pp. xxxviii-xli.
ŒUVRES D'iTALIE
Ce que nous avons toutefois des manuscrits de Peer Gynt nous renseigne passablement. On ne peut préciser à quel moment fut écrite la liste des personnages (p. 359), car elle se trouve sur une double feuille à part, et doit être postérieure au commencement de la rédaction, puisqu’elle prévoit l’acte africain, qui ne faisait pas partie du plan primitif. Mais elle est antérieure à la rédaction de la seconde partie du deuxième acte, puisque le Vieux de Dovre n’y figure pas, non plus que la Voix dans les ténèbres. Elle prévoit seulement des « gnomes et trolds ». Or, le Vieux de Dovre et le Grand Courbe sont précisément les premiers personnages qui donnent à l’œuvre d’Ibsen le caractère de poème « à idées », en attendant le passager étranger et la série des personnages (parmi lesquels encore le Vieux de Dovre) que Peer rencontre sur le chemin au cinquième acte, et qui ne figurent pas davantage sur la liste. Cela confirme la disposition d’esprit observée chez Ibsen à la fin de 1866, lorsqu’il a conçu Peer Gynt et en a esquissé le plan. Il voulait écrire un poème dramatique qui ne fut pas une œuvre « à idées », ou du moins qui ne le fut pas dans le sens où il avait voulu que le fût Brand. Il renonçait à être le poète-prophète pour qui le poème est avant tout un moyen d’action, et se contenterait d’être simplement un poète. C’était le résultat de ses réflexions sur le total échec de Brand comme « poésie incendiaire », pour employer l’expression de Vin je, réflexions humiliées que compensait la fierté d’avoir écrit un drame qu’il continuait encore à estimer beau. Sa prétention d’être un poète-prophète n’avait été qu’une illusion et une rodomontade à la Peer Gynt, il comprenait que ces réflexions mêmes allaient s’incorporer plus ou moins dans l’œuvre nouvelle. C’étaient encore des idées que son poème laisserait transparaître. Mais il se rendait bien compte que sa nature le portait à l’expression poétique des idées. Il ne voulait pas les repousser, et, au contraire, y tenait. Seulement, elles ne devaient plus être l’essentiel et le but. H revenait, en somme, à l’esthétisme qu’il avait si sévèrement