PEER GYNT » DEVIENT DRAME PHILOSOPHIQUE
ne sait pas se diriger. C’est le problème de la volonté et de la personnalité pris par un autre bout. Mais comme Ibsen avait décidé de ne pas écrire, cette fois, un poème « à idées », il n'avait fait qu'entrevoir confusément l'interprétation philosophique possible de son nouveau héros, et jusqu’à la scène de Dovre, en effet, on ne voit pas un vers qui tende à la suggérer. Ce n'est que réalisme et folklore, sans propos à résonance profonde. Lorsqu'il en est arrivé à la scène des « gnomes et trolds », il est naturel que l’attention d'Ibsen ait été retenue par l’idée de l'opposition de nature entre eux et les hommes, et de leur ressemblance, pourtant, avec un Peer Gynt. C'est à ce moment qu'il a de nouveau médité sur son sujet, et qu’il a finalement résolu d’en faire un poème philosophique. Une telle transformation, du moins, justifie un arrêt assez prolongé, suivi d'une révision du plan et d'un examen de l’acte et demi déjà écrits. Heureusement cet acte et demi, sans préparer positivement la conception nouvelle de la suite, cadrait fort bien avec elle. Et cette explication fait comprendre pourquoi, dans sa lettre du 2 mai, Ibsen parle de son plan a complètement éclairci et établi ». Cela indique bien qu’il a procédé à une révision de son plan, et plutôt en ce qui concerne l’idée générale du poème que la suite des scènes, car on verra que celle-ci, à beaucoup d'égards, était encore incertaine.
H. Logeman, professeur à l’université de Gand, est l'auteur d’un savant ouvrage où il a noté, vers par vers, ses remarques sur la langue, les réminiscences littéraires et les souvenirs de folklore que l’on peut observer dans Peer Gynt *, et son livre m’a été très précieux quelquefois pour la traduction et surtout pour les notes à la fin du volume. Toutefois je ne m’en suis pas servi jusqu’ici, car l’auteur se fonde toujours uniquement sur l’étude des textes de l'œuvre, — texte définitif et ébauches,
* A commentary, crüical and explanatory, on ike normegian texi of Hentik ibsens Peer Gynt, Us îanguage, literary associations and folklore, 1917.
OEUVRES d'iTALIE
— sans tenir compte des renseignements biographiques, seuls utilisés dans ce qui précède. Or, il est par\xnu à la même conclusion, savoir : que la scène du Grand Courbe a été inventée après coup, lorsque la pièce était déjà fort avancée *. H n'énonce ce résultat que fort timidement, car il est surpris de constater qu’une scène qu’avec raison il qualifie de « centrale » ait pu ne venir à l’esprit d'Ibsen qu’au cours de l'écriture. Les deux démonstrations se renforcent l’une l’autre, et celle qui précède fournit l’explication de ce qui étonnait H. Logeman : Ibsen n’avait pas d’abord pensé à développer l'aspect philosophique de la légende de Peer Gynt, il n'y a pensé qu’après sa lettre du 8 mars, mais assez tôt pour avoir achevé son second acte, tel que nous l'avons, avant sa lettre du 2 mai. Seulement Logeman ne parle que de la scène du Grand Courbe, qui ne figure pas du tout dans le manuscrit de travail principal d’Ibsen, tandis que la scène de Dovre y est amorcée (72 vers sur un peu plus de 200). Et le manuscrit principal s’arrête là. C'est toute la fin de l'acte, y compris la scène de Dovre, reprise depuis le commencement, qu’Ibseu a écrite sur cinq doubles feuilles in-8^, et il n’est revenu au format in-40 du manuscrit principal que pour le troisième acte. Il n’y a donc pas de raison pour séparer les deux scènes. U caractère philosophique du drame se marque d’ailleurs au moins autant dans la première que dans la seconde.
On comprend alors ce qui s’est passé. La scène avec k dame en vert, prévue dans la liste des personnages, mais oùk a roi de Dovre » est nommé, bien qu’il ne fût pas prévu, coii'
* Il croit même que l’idée n’en est venue à Ibsen qu’après le commcncemeDt du troisième acte. Mais cela vient de ce qu’il a commis une erreur singulière de la part d’un écrivain aussi minutieux et précis, en disant qu’Ibsen n’avait pas daté le commencement du troisième acte, confondant avec le quatricfflft pour lequel, en effet, la première date manque {Edda, VII, p. 272). La rapidité de l’écriture du troisième acte (dix-huit jours) paraît bien exclure, sans compter d’autres raisons, la possibilité d’une interruption pour composer des scènes aussi longues et difficiles que celles du Vieux de Dovre et du Grand Courbe.