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LES IDÉES

Mais quelles sont ces idées que, vers la fin de mars, Ibsen a résolu d'introduire dans son poème? Des idées, même multiples, s'étaient présentées à son esprit dès la première conception. Tracer un portrait du peuple norvégien de façon à montrer comment il a pu faillir à son devoir d'action en 1864 en était une. Et que l’on prenne sa première liste des personnages. On y voit Tuhu, qui ne peut être là que pour fournir l’occasion d’une attaque contre le landsmaal. On y voit « un vivant avec un cadavre » et un ministre oriental, destinés à illustrer d'autres thèses. On y voit des « baigneurs de différents pays », qui seront remplacés par les hôtes de Peer Gynt sur son yacht, et devaient permettre à l’auteur d’exprimer son sentiment sur l’attitude des puissances dans la guerre danoise, et le « philosophe » Frasenfeldt y figurait pour accentuer son animosité contre les Allemands. Et le chant de la statue de Memnon était déjà prévu, plein d’allusions diverses sous une forme énigmatique’. Enfin le prêtre et le cortège d’enterrement montrent que le paysan qui se coupe le doigt pour éviter le service militaire devait déjà être présenté comme le parfait contraste avec Peer Gynt, et une illustration de cette réplique de Brand :

Faute d'être ce que tu dois^ sois franchement ce que tu peux; sois homme de la glèbe à fond

Ibsen entendait manifestement profiter de la liberté que lui laissait la composition assez lâche de son nouveau poème pour y introduire mainte idée polémique qui lui tenait à cœur. Par là, Peer Gynt devait être une œuvre analogue au « Brand épique » où la composition « à tiroirs » permettait de semblables digressions. Telle idée pouvait être développée ici, telle autre,

’ V. l’interprétation de Tcnigme dans les notes, p. 457. ^ T. VII, p. 303.

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là. L'unité du poème n’en souffrait pas trop, parce qu'elles avaient toutes été suggérées par le même fait — vieux de trois ans. Tout de même, elles étaient distinctes, et, déjà en 1867, et plus encore aujourd’hui, quelques-unes des scènes qui leur sont consacrées devaient paraître des hors-d’œuvre. Si Ibsen s'en était tenu là, jamais son drame n’aurait été qualifié de poème philosophique. On y aurait trouvé des idées, surtout polémiques, et non une idée générale. Celle-ci apparaît dans les personnages inventés après coup, le Vieux de Dovre, la « Voix dans la nuit » (le Grand Courbe), le Fondeur de boutons, et le personnage maigre. Ils concourent tous à l’exprimer et ils forment un bloc.

Lorsqu'il a imaginé ce groupe de personnages nouveaux, la pensée d’Ibsen a dû se reporter une fois de plus sur Adam Homo, considéré, cette fois, non comme un exemple de type national, mais comme un type humain universel. Si différent qu’il soit de Peer Gynt, ce bourgeois danois anobli a ceci de commun avec lui que dans sa vie les côtés beaux et nobles de sa nature n’ont pas triomphé, non plus, d’ailleurs, que les mauvais instincts. Il s’est plié aux circonstances ou s'en est servi à son avantage. Malgré sa belle carrière « honorable », il est, en somme, médiocre, et, comme le dit l’avocat du diable dans le procès institué après sa mort :

S’il était bien doué, ce n’est pas la question ;

ce qu’il faut, c’est la vraie personnalité morale

Et il serait voué à l’enfer sans l’intervention d’Alma. Sans doute, le manque de personnalité ne se manifeste pas de la même façon chez Peer Gynt que chez Adam Homo. Celui-ci dirige mieux sa vie et descend moralement moins bas que celui-là. Mais tous deux ont manqué de la fermeté nécessaire pour mettre en valeur les belles qualités qui étaient en eux ^

’ Adam Homo y II, p. 461.

- Car Peer Gynt est un gaillard bien doué et plein de qualités. Des lecteurs

l’idée centrale

C'est ce défaut de personnalité vigoureuse qui est le point de contact entre l’épopée danoise et le drame norvégien. Le Vieux de Dovre et le Grand Courbe sont destinés à le mettre en évidence d’une façon qui convient seulement à Peer Gynt, et qui ne doit probablement rien à l’influence de Paludan Millier. Le Fondeur de boutons, le personnage maigre et la nouvelle intervention du Vieux de Dovre au cinquième acte y ajoutent un complément nécessaire, et qui peut avoir été suggéré par le douzième chant du poème épique, celui du procès après la mort, car c’est bien le même procès qui est débattu entre Peer Gynt et les personnages qu’il rencontre sur la lande, sauf qu’il est son propre défenseur et qu'il est encore vivant.

Ce complément peut aussi avoir été suggéré par Une âme après la mort, de J. L. Heiberg, où l'âme morte va frapper successivement aux différentes portes où elle peut être accueillie. On sait combien Ibsen admirait l'auteur, et il a particulièrement loué cette u comédie apocalyptique » dont l’idée, précisément, est qu’il ne suffit pas d’avoir mené une vie honorable, mais qu’il faut avoir une personnalité. La plupart des hommes sont comme des acteurs dont des rôles successifs remplacent l'être vrai. Et Ibsen aurait pu trouver une suggestion dans le même sens dans un ouvrage danois récent, qui avait obtenu un grand succès, Les Lettres de VEnfer, par Rowel (A. W. Thisted), où l’enfer comprend une quantité de gens fort honorables, assez surpris de s’y trouver.

On voit combien était courante l’idée qu’il n’y a pas de vie qui vaille sans une grande fermeté de caractère. Kierkegaard n’avait fait que pousser à l’extrême cette exigence, à tel point qu’en lisant ses articles de L'Instant, on peut se demander

n’ont parfois vu en lui, dans les trois premiers actes, qu’un coureur de filles assez vulgaire, peu capable des grosses entreprises qui font sa fortune entre le troisième et le quatrième. Mais les Norvégiens ne s’y trompent pas et ne voient pas là de contradiction.

* John Paulsen, Samliv med Ibsen, p. 44.

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s’il y aura des élus. Aux suggestions possibles que j’ai indiquées, il convient donc d'ajouter celle qui provenait de Tesprit du temps, répandu surtout, semble-t-il, — en Danemark, dans les classes cultivées, et en Norvège, parmi le peuple « piétiste ».

Mais si les scènes de la fin du cinquième acte ont été inspirées à Ibsen soit par Paludan Millier soit par J. L. Heiberg, il y a été vraiment créateur. D’abord, par la forme, entièrement nouvelle, et merveilleusement adaptée à son drame tiré du folklore. Ensuite, parce que Paludan Müller et Heiberg, aussi bien que Thisted et Kierkegaard, et tout le public, ont placé le problème sur le terrain religieux, tandis que l'exigence d'Ibsen est uniquement d'ordre éthique. Certes, Peer Gynt rencontre le diable, au moment où il se demande s'il est destiné à l'enfer. Mais c'est là un conte, la religion n’est employée qu’à titre de symbole ou d’image, et la cuillère du fondeur n'est pas orthodoxe. Plus nettement encore que dans Br and, Ibsen se montre ici dégagé de toute préoccupation religieuse. Et pourtant, comme dans Br and, les souvenirs bibliques sont assez fréquents. Ceci est naturel, puisque pendant qu'il écrivait Br and, la Bible était presque la seule lecture d’Ibsen, et puisque cela est justifié parce qu’elle a été certainement aussi presque la seule lecture de Peer Gynt pendant son enfance et sa jeunesse. De tout cela résulte l'effet singulier d’une pensée très laïque exprimée au moyen de personnages, de contes et de formules tout imprégnés de religion. La coïncidence de cette rigidité morale purement laïque avec un retour du protestantisme à la rigueur qui est son essence n'est peut-être pas fortuite. On peut prétendre que la stricte exigence ibsénienne n’est pas seulement l’effet d'un esprit naturellement porté vers l'absolu, et qu'elle est un reste de la foi ambiante, autrefois partagée On sait, en effet, que le christianisme de

* Erik Kihlman, îbsendramaUkens idéhisioria, p. 232.

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