RIGUEUR MORALE ET ESTHÉTISME
la mère et de la sœur dlbsen était à tendance piétiste. Malheureusement on n*a guère d'indications sur ce qu'a été sa religion jusqu’au moment où, dans les premières années de Grimstad, il a cessé de croire, en sorte qu’il est difficile soit de confirmer soit d’infirmer cette thèse. Le seul renseignement un peu sûr que l'on possède ‘ tendrait plutôt à l’infirmer.
Ibsen a d’ailleurs été poussé par les circonstances à ce rigorisme auquel il était prédisposé. D’abord, parce qu’il a souffert de la légèreté vaniteuse de son père, d’où est résultée pour lui, outre l’humiliation, l’impossibilité d’achever ses études. Ensuite, à cause de l'enfant qu’il a eu à Grimstad. Cet incident paraît avoir eu sur la formation de ses idées une grosse influence. Il lui en est venu pour l’amour charnel une sorte de mépris qui se marque à maintes reprises dans ses œuvres. Ces deux faits ont leur place dans Peer Gynt, On y voit que Peer a été ruiné par son père vaniteux et léger. On y voit le mépris de Peer pour Ingrid, simple objet de jouissance, et la naissance d’un enfant infirme parce qu’il a seulement désiré la Femme en vert. Ces deux épisodes principaux de la jeunesse d'Ibsen ont certainement contribué à la formation de ses idées morales.
Sa psychologie, toutefois, est complexe, et a d’autres aspects que celui d’une rigueur absolue. Qu’il ait eu à Kristiania, avant son mariage, une maîtresse vulgaire, est un fait banal. Il est probable qu’il en a eu d’autres, bien qu’on ne les connaisse pas. Mais il avait, avec un tempérament ardent, de la gaieté naturelle, parfois exubérante, le goût de la joie et d’une vie sans contrainte. Par nature, il n’avait rien d’un piétiste. Et, précisément, le séjour à Rome, dans cette « atmosphère d'As you like ü » qui lui plaisait tant, lui a permis de mener une vie agréable au delà de toutes ses espérances, et dont il a tout de suite pleinement joui, malgré sa misère. En même temps, le spectacle des restes du monde païen, considéré comme l’an-
' V. le a rêve » rédigé par Ibsen à Técole, t. I, p. 33.
T. VIII
ŒUVRES d’iTALIE
tithèse du inonde chrétien, lui a fait concevoir un idéal de vie esthétique. Ceci apparaîtra dans Empereur et GaliUen, mais est déjà indiqué dans Brand :
Silène est une belle idée,
Vivrogne sa caricature *...
Et il écrit Peer Gynt lorsque la vie à Rome lui est devenue plus agréable encore, puisqu'il est débarrassé de son inquiétude la plus grave, et assuré de pouvoir suivre sa vocation. C'est alors que se manifeste le mieux le contraste qui est en lui. On a souvent parlé de Shakespeare à propos de Peer Gynt. La ressemblance n'est pas seulement dans la composition lâche, les nombreux monologues et toute la technique ou l'absence de technique. Elle est dans la richesse verbale, l’abondance des images, le constant et brusque passage d'un langage très familier à des parties lyriques, et surtout dans le mouvement rapide et l'exubérante fantaisie. Je ne vois rien de plus analogue à certaines comédies de Shakespeare que le drame d'Ibsen dans beaucoup de ses scènes, sans que rien, je crois, leur soit emprunté. Ibsen s’amuse de son Peer Gynt. Il aime ce gaillard déchaîné qui se vante de tout, sauf des sentiments nobles qui sont en lui, et que Solvejg révélera. Il se plaît à l'exciter. Il lui cherche des excuses et les trouve dans l'atavisme et dans l'attitude des gens qui ricanent derrière lui. Par là il lui prête un trait de sa propre histoire. Il lui en prête un autre : l'amertume et la misanthropie de Peer au commencement du quatrième acte, comme résultat de l’exil auquel il a été contraint. Mais presque tout, jusqu'au cinquième acte, même les scènes plus graves, est exprimé avec gaieté, ou au moins avec entrain. Seulement, la comédie ne s’achève pas du tout d’une façon shakespearienne. Si la fantaisie reste aussi riche jusqu’à la fin, la gaieté disparaît, l’ironie ou la gravité la remplacent, et peu
T. VII, p. 267.