A CONTE GAI CONCLUSION GRAVE
à peu grandit en Peer cette angoisse que le passager étranger a vainement essayé de lui faire pressentir au commencement du cinquième acte. Alors Peer se rappelle le mot d'ordre du Grand Courbe : Fais le tour ! mais, cette fois, pour ne pas le suivre, grâce à quoi il se retrouve ou devient enfin lui-même, le vrai Peer Gynt aux sentiments nobles et bons, qui s'était progressivement dégradé. Malgré la forme de conte dramatique toujours pareille, et l'allure familière du dialogue continuée, avec la coupure de quelques chants ou monologues plus lyriques, cette fin contraste avec le reste du drame, et donne après coup un sens plus profond à toute la seconde moitié du deuxième acte, qui l'a préparée. C'est là que Peer Gynt devient nettement poème philosophique et renouvelle, dans un esprit ibsénien, les idées ambiantes exprimées par Paludan MüUer et Heiberg.
Il est curieux de voir que le comte Prozor, qui avait une particulière admiration pour cette œuvre, n'a pas compris ce cinquième acte. Cela tient à ce qu’il a été frappé de la sympathie, de « l’indulgence inaccoutumée » qu'Ibsen montre pour son héros, ce qui l'a empêché de voir que la sévérité du moraliste subsiste. « Il donne bien encore, dit Prozor, quelques coups de boutoir aux âmes indolentes. Mais on dirait qu'il ne le fait que par acquit de conscience, ou par vieille habitude ' ». Mais le procès de Peer, pour être mené sans amertume, ainsi qu'il convenait dans un conte, n'en aboutit pas moins à une condamnation sévère, jusqu'au moment où Ibsen ouvre, in extremis, une perspective de rédemption.
C'est le problème de la volonté et de la personnalité qui est ici présenté une fois de plus, mais cette fois sous une forme très générale, et non, comme dans tant d'œuvres antérieures d’Ibsen, avec l'idée que la volonté doit s'appliquer à remplir une vocation. Le grand crime de Peer Gynt n’est pas d'avoir séduit
* Préface à la traduction de Peer Gynt, p. vin.
ŒUVRES D’ITALIE
Ingrid et de l'avoir abandonnée, ni d’avoir fait la traite des esclaves, ni d’avoir noyé un cuisinier, c’est d’avoir gaspillé dans des rêves ou des actions médiocres les possibilités meilleures qui étaient en lui, et cela, par une sorte de lâcheté devant toute décision qui exige une certaine fermeté d'âme. Il n’a évidemment pas de vocation définie. Aussi l’idée de vocation intervient-elle une seule fois, et de façon un peu vague. Le fondeur de boutons lui dit que chacun doit agir conformément à ce que le Seigneur a voulu faire de lui. — Mais s’il ne connaît pas sa destination? demande Peer. — Il doit la deviner Cela ne vise, on le voit, aucun cas particulier. Aussi le grand précepte est-il à l’usage de tous : sois toi-même ! On a observé que Wergeland s’était beaucoup servi de cette formule, généralement de façon ironique Elle était d’ailleurs tout à fait courante. La première fois qu’elle apparaît dans Peer Gy ni, c’est comme devise des hommes, opposée à celle des trolds, qui en est la déformation : « Homme, sois toi-même ! — Trold, sois à toimême... assez ^ » Il est clair que la devise des hommes est ici prise très au sérieux. Ailleurs, et surtout dans la scène de l’asile de fous du Caire, elle prend un sens caricatural, car les fous sont terriblement « eux-mêmes », et Peer est salué comme « empereur du soi-même ». Quel en est donc le vrai sens? Peei le demande au fondeur de boutons, lors de leur seconde ren* contre. Et c’est à ce propos qu’il dit qu’on doit se soumettre aux intentions de Dieu. Mais il donne d’abord cette définition bien qu’il la déclare incompréhensible pour Peer :
Être soi-même, c’est se tuer soi-même.
* P. 338. Juste à cet endroit important, la traduction Prozor a sauté um page.
* V. Particle de D. A. Seip dans SamUdeUt 1913, p. 572.
3 P. 163. J’avoue que le « sois à toi-même... assez • est un mot à mot, plutô qu’une véritable traduction. Prozor traduit : « sufl&s-toi à toi-même », ce qï donne à peu près le sens (une traduction n’est jamais qu’un à peu près), MaisI m’a paru nécessaire de conserver les points de suspension et l’étroite analogi verbale qui fait ressortir l’opposition entre les deux formules.