LE PREMIER ACCUEIL
apprit que la première édition était déjà presque épuisée, et qu’une seconde, de 2 000 exemplaires, serait tirée tout de suite. Le succès fut très grand, surtout en Norvège, naturellement, puisque l’œuvre était trop spécifiquement norvégienne pour passionner les Danois au même degré. Et le succès grandit encore plus tard, à mesure que s’élargit le public lisant, et la vente de Peer Gynty en 1930, atteignait 178 000 exemplaires, dépassant celle de Brand.
Mais ceci concerne la masse des lecteurs. Quant aux critiques et aux gens connus dont on sait l'opinion, l’accueil — de même que pour Brand — a été plus réservé, même parfois hostile. Kristofîer Janson, comme défenseur du landsmaal, fut très irrité par la scène de Huhu ; il se demandait si l’auteur n’allait pas « en avoir bientôt assez de cracher et maugréer au coin de son poêle *. » Les comptes rendus de Morgenhladet et Aftenhladet exprimaient à la fois des éloges et des réserves soit sur la justification morale de la fin, soit sur l’unité psychologique du caractère de Peer Gynt, etc. ^ Philip Weilbach, Danois, estimait que le livre « n’appartient pas, en somme, au domaine esthétique ® ». On trouve qu’il y a là « une surabondance de pensée, qui n’a pas trouvé sa forme poétique * ».
Et il se produit un phénomène nouveau. Les admirateurs et les censeurs se partagent en deux camps. Les « Hollandais », sauf le savant Oluf Rygh, étaient enchantés. Ils parlaient beaucoup de Peer Gynt, dont le modèle était surtout Vinje. Un jour, Botten Hansen, le livre en main, cita les passages où il avait noté des expressions du poète paysan. Et il montra aussi à ses amis que Les Noces de la Houldre étaient le prototype du poème ibsénien ^
de faire dire à soa logeur qu’il gardait ses chambres pour Thiver (lettre inédite qui m’a été montrée par M. Mario Krohn, de Copenhague).
1 Aftenhladet, 1867, 301 et 302.
- Morgenhladet, 1867, 330 et 332 ; Aftenhladet, 1867, 280 et 283,
* Berlingske Tidende 1868, n® 4.
* N or disk Tidsskrift, 1868.
* Fr. Ording, Det Icerde Holland, p. 224.
ŒUVRES D’ITALIE
Par contre, les amis de Bjôrnson étaient plus froids. Jonas Lie a raconté plus tard qu’il avait été saisi d’enthousiasme pour le drame, « un prodigieux saut de halling national, qui touche les solives, et cache la plus profonde ironie,... et la mort d'Aasel » — Mais, ajoute-t-il, « j’étais, au commencement, à peu près seul à l’admirer ; les gens compétents trouvaient qu’il manquait d’intrigue et d’intensité dramatique ‘ ».
Or, Bjôrnson n’avait certes pas été consulté par ses amis, car il fut tout aussi enthousiaste que Jonas Lie, bien que pour d’autres raisons. Il était alors à Copenhague, et c’est pourquoi Jonas Lie s’est trouvé « à peu près seul » avec son admiration. Bjôrnson, dès le lendemain du jour où Peer Gynt avait paru, écrivit à Hegel un billet de quatre lignes pour dire combien il était emballé Il écrivit aussitôt après un compte rendu très élogieux pour le journal de Kristiania dont il était directeur ^ Et il écrivit enfin à Ibsen lui-même ^ : « Très cher Ibsen, je te suis si reconnaissant pour Peer Gynt, que je ne me rappelle pas un seul livre qui, depuis que j’écris, ait provoqué en moi un tel besoin de donner une chaleureuse poignée de main pour ce que j'ai chaleureusement reçu... » C’est « une vraie lettre d’amour^ ».
On peut penser la joie d’Ibsen à la réception d’une pareille lettre. Pourtant, paresseux comme il était toujours pour sa correspondance, il attendit pour répondre jusqu’au 9 novembre, et, sa réponse une fois écrite, mais non encore envoyée, lut le compte rendu de Peer Gynt par Clemens Petersen, ce qui amena un incident gros de conséquences. Mais pour en comprendre l’origine et la portée, il est nécessaire de préciser les relations qui existaient alors entre Ibsen, Clemens Petersen, Bjôrnson et Brandès.
' Cité d'après Francis Bull, Hundreaar sut gave, VI, p. 42. - GrO’Hdt II, p. 243, lettre du 15 novembre.
^ Norsk Folkebîad, 23 novembre 1867, p. 350.
^ Gro-tid, II, p. 245, lettre du i8 novembre.
5 Halvdan Koht, Henrik Ibsen, eit diktarliv, II, p. 51.