‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 33 sur 148 · CLEMENS PETERSEN · texte numérisé non relu

CLEMENS PETERSEN

Clemens Petersen était le critique littéraire le plus important du Danemark, et ses comptes rendus de Fœdrelandet étaient lus aussi en Norvège. Son ton d’autorité lui donnait un certain ascendant, et beaucoup de gens voyaient en lui un esprit supérieur, parce qu’il avait une tendance bien marquée, qui n’était pas celle de l'esthétique traditionnelle de J.-L. Heiberg. Il avait un sens philosophique, plutôt que du goût littéraire, et analysait les œuvres en recherchant surtout si l’auteur avait vraiment voulu y exprimer quelque idée. Ceci n’était pas pour déplaire à Ibsen, qui, désirant flatter Petersen pour se le concilier, lui avait écrit en le remerciant de l’utile enseignement qu’il avait tiré de ses articles *.

Il devait bien voir, toutefois, les défauts de Cl. Petersen, et se méfiait sans doute de l’intimité qu’il savait exister entre lui et Bjômson, car les amis de Bjôrnson étaient généralement peu bienveillants pour Ibsen. Cette méfiance à l’égard du critique danois se manifesta lors de la première conversation d’Ibsen avec V, Bergsôe, lorsque celui-ci venait d’arriver à Rome, au printemps de 1867, donc peu après la lettre flatteuse dont je viens de parler. Comme V. Bergsôe se lamentait sur l’article dénigrant que Petersen avait consacré à son grand roman, Ibsen le rassura, disant que cela ne lui ferait pas de tort, au contraire, et ajouta : « Mais comme Petersen joue de la trompette pour Bjôrnson, il est naturel qu’il joue pour nous d’autres airs. Mais il viendra bien un moment où nous pourrons le lui rendre ^. » Et à Ischia, il encouragea Bergsôe à écrire une comédie dont le personnage principal était une caricature de Cl. Petersen ^ Lorsque, le 9 décembre, il aborda la lecture du compte rendu de Peer Gynt, ce fut donc avec des sentiments mêlés d’espoir et de méfiance. Mais l’espoir l’emportait, puisque Bjornson était à Copenhague, ravi de Peer Gyni, et avait

1 Lettre du 8 mars 1867, dans Samtiden^ 1908.

2 V. Bergsôe, Henrik Ibsen paa Ischia og « Fra Piazza del Popoio », p. 124.

3 Ibid., p. 208.

ŒUVRES D’ITALIE

sans doute communiqué un peu de son enthousiasme à son ami. C'est pourquoi la lecture de l'article ^ lui fut une déception si pénible.

Certes, Petersen louait le drame nouveau, il y trouvait même plus de qualités que dans Br and, parce qu’il était moins « tendu ». Mais pour lui Peer Gynt, aussi peu que Brand, n'est « vraiment de la poésie », car « cela manque d’idéal », et l'on n’y trouve « ni l’enchaînement logique rigoureux et clair dans la construction, ni une parfaite sincérité dans l'exécution ». Et il donne comme exemple la scène du passager étranger, qui « est l'angoisse », et il mêle ici l’éloge et le blâme en termes confus et pédants, qu’Ibsen a dû trouver absurdes et malveillants.

Ibsen fut tellement furieux que sa colère se retourna contre Bjôrnson : il lui semblait que son camarade aurait dû empêcher Petersen d’écrire une telle diatribe. Il déchira la lettre qu’il venait d’écrire, et en commença une autre ^ sur-le-champ, où il dit : « Si j’étais à Copenhague et y avais un ami aussi intime que l'est pour toi Clemens Petersen, je l’aurais rossé d’importance, plutôt que de lui laisser commettre un pareil crime tendancieux contre la vérité et le droit... » La lettre est assez désordonnée, comme il le dit lui-même à la fin. C'est ce qui fait son intérêt : on a ici de l’Ibsen plus spontané que d'habitude, et si les alinéas semblent avoir peu de rapport entre eux, chacun dit bien ce qu’il veut dire :

Mon livre est poésie ; et s’il ne l’est pas, il le deviendra. Le concept de poésie en viendra, dans notre pays, en Norvège, à s’adapter au livre. Il n’y a rien de stable dans le monde des concepts. Les Scandinaves de notre siècle ne sont pas des Grecs. [Cl. Petersen] dit que le passager étranger est le concept de l’angoisse! Si j’étais sur l’échafaud, et pouvais sauver ma vie par cette explication, l’idée ne m’en serait pas venue ; jamais je n’y ai pensé ; j’ai brossé la scène comme un caprice. Et Peer

* Fœdrelandei, 30 novembre 1867.

* Breve, I, p. 158,

COLÈRE d’IBSEN

Gynt n*est-il pas une personnalité, bien défini, individuel? Je sais qu"il l’est. La mère ne Test-elle pas?...

Je suis d’ailleurs content de l’injustice qui m’est faite; il y a là un coup du ciel et un renfort divin ; car je sens mes forces croître dans la colère. Si ça doit être la guerre, soit ! Si je ne suis pas poète, je n’ai rien à perdre. Je m’essayerai comme photographe. Mes contemporains, là-bas, je m’en emparerai, un par un, comme je l’ai fait pour les agitateurs du maal\ je n’épargnerai pas l’enfant dans le ventre de sa mère, ni la pensée ou la tendance cachée sous les paroles de quiconque mérite l’honneur qu’on lui fasse place.

Cher Bjômson, tu es une chaleureuse âme bénie qui m’as donné du grand et du beau plus que je ne pourrai jamais te rendre ; mais il y a quelque chose dans ta nature qui peut facilement avoir pour effet que ton succès, justement ton succès, devienne une malédiction pour toi. J’ai le droit de te dire ça ; car je sais que sous une croûte de sottises et de saletés, j’ai été sérieux dans la conduite de ma vie. Sais-tu que je me suis séparé pour toute ma vie de mes propres parents, de toute ma famille, parce que je ne pouvais pas rester dans une situation où l’on ne s’entend qu’à demi?

Après avoir laissé passer une nuit, Ibsen relut sa lettre, et renvoya en y ajoutant quelques réflexions « de sang-froid », où il se montre encore, pourtant, fort irrité : « Au delà d'une certaine limite, je n'ai plus égard à rien », il dit que ses amis en Norvège sont une force que Bjôrnson ne doit pas sous-estimer. Mais la question des amis de l’un et de l’autre amène ceci :

Cher Bjôrnson, essayons donc de rester unis. Nos amis nous ont souvent rendu la vie amère, et la lutte plus pénible qu’il n’était nécessaire.

Que je ne te soupçonne pas dans cette affaire, tu le verras par ce fait que je t’écris tout cela. Je ne suis ni ne serai jamais du côté de mes partisans vis-à-vis de toi. Vis-à-vis de tes amis, — c’est une autre affaire...

Je ne te reproche qu’un manque d'action ; ce n’était pas bien d’avoir permis par négligence un pareil essai de mettre en mon absence ma situation littéraire sous le marteau des enchères.

La sincérité des sentiments de reconnaissance et d’amitié d'Ibsen pour Bjôrnson ne peut être mise en doute. S’il a eu, à la lecture du compte rendu de Petersen, une réaction si forte, cela tient surtout à ce qu’il avait une nature explosive. Mais

ŒUVRES D’ITALIE

une impression de douceur et de bonté le ramenait vite au calme. Comme Ta observé Chr. Collin, il avait sur ce point quelque ressemblance avec Ter je Vigen. Bjôrnson lui répondit tout de suite ' par une lettre où il lui disait qu'il n'avait pas de réelle influence sur Clemens Petersen, dont T article, d'ailleurs, n’était pas tellement sévère, et l’était moins, notamment, que celui de Brandès. Mais l’important était que Bjôrnson adressait à son camarade des reproches vifs, mais formulés en termes d’amitié chaleureuse et mêlés de compliments. Ibsen, qui regrettait son accès des 9-10 décembre, fut ravi en recevant, le matin de Noël, la réponse de son ami, et lui en exprima aussitôt son remerciement ^ « Le pis qu’un homme puisse faire contre lui-même est d'être injuste envers les autres », écrivit-il. Et il fut tellement rasséréné qu’il chargea Bjôrnson de présenter ses compliments à Petersen.

L’incident semblait donc bien clos. Pourtant, s'ils étaient attirés l’un vers l’autre par une admiration mutuelle et une réelle sympathie, les causes de dissentiment restaient nombreuses. Ils étaient trop différents. Et les ferments d’idées qui étaient dans l’air vers la fin des années 60 ne contribuaient pas à les rapprocher. Le scandinavisme, qui les avait unis en 1863, les séparait, parce qu’il était devenu en Norvège la doctrine de ceux qui voulaient le rapprochement avec la Suède, ce qui, pratiquement, aurait abouti à la subordination du pays. Ibsen ne voulait pas un tel résultat, mais restait attaché au scandinavisme, que Bjôrnson combattait.

Dans un ordre d'idées tout différent, une vaste polémique avait surgi en Danemark sur « la foi et la science ». Peut-on les concilier? L’éloquent professeur de philosophie de Copenhague Rasmus Nielsen avait à ce moment une grande vogue, avec son essai de conciliation, et des hommes de talent se grou-

> Lettre du 16 décembre 1867, Gro-Hd, II, p. 256. ^ Lettre du 28 décembre 1867, Breve, I, p. 163.

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