‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 34 sur 148 · GEORG BRANDÈS · texte numérisé non relu

GEORG BRANDÈS

paient autour de lui, particulièrement Rudolf Schmidt, à qui un grand avenir semblait promis, et sur qui Bjôrnson fondait un grand espoir. Ibsen connaissait ce mouvement. Au commencement de Tannée, rencontrant à TAssociation Scandinave le jeune Fr. G. Knudtzon, qu'il savait bien au courant des idées philosophiques, il lui dit qu'il avait reçu de Bjomson une lettre où étaient annoncés les débuts d’un certain Rudolf Schmidt, qui deviendrait un critique étonnant, une fois que bec et griffes lui auraient poussé. Knudtzon lui répondit qu’on avait, en effet, un nouveau critique avec bec et griffes, c’était Brandès. Quant à Rudolf Schmidt, il faisait partie d’une coterie composée de Rasmus Nielsen, Clemens Petersen et Bj. Bjôrnson. Et après avoir raconté l’action de Rasmus Nielsen, Knudtzon dit que Brandès s’était mesuré avec lui par son livre Le dualisme dans notre récente philosophie et prêta ce livre à Ibsen, qui le lut *. On a vu que déjà Tannée précédente, Ibsen était attiré vers la personnalité de Brandès •. En automne, il lut d’autant plus avidement dans les journaux tout ce qui concernait une nouvelle polémique sur le même débat. Il se garda de prendre position, mais sa tendance apparaît clairement dans une lettre où il n’avait aucune raison d’écrire sur un tel sujet ^ :

Je ne suis pas suffisamment au fait de la question pour me faire une opinion là-dessus; mais je dois avouer qu'il y a dans l’intervention de G. Brandès une vigueur et une force de conviction peu ordinaires. Je ne sais si vous êtes son ami ou son adversaire ; mais il est évident pour moi que cet homme-là va jouer un grand rôle dans la science et dans tout le domaine de l'esprit chez nous. Je n'ai rien exprimé par là, bien entendu, sur ma position personnelle à l’égard de ses idées.

Qu’il s’agît de hauts problèmes ou de politique courante, on voit que Bjôrnson et Ibsen n’étaient pas précisément du

J Fr. G. Knudtzon, Ungdomsdage, p. 164.

i v. t. vu, p. 141.

3 Lettre du 21 octobre 1867, Breve, I, p. 157.

ŒUVRES D ITALIE

même bord. Rien d étonnant s'ils n’avaient pas les mêmes amis. Brandès, notamment, dont T amitié avec Ibsen était si bien en train de se cimenter, sans qu'ils se fussent jamais vus, en était déjà venu, cette année même, dans sa première polémique avec Bjôrnson, à un ton d'animosité singulier : « Il (Bjornson) possède, entre autres charmantes qualités, une impudence peu ordinaire ...» Jamais il n'y eut entre eux de sympathie, même pendant les périodes où plus tard, ils ont fait cause commune. Et depuis longtemps Bjôrnson exprimait dans ses lettres sa vive antipathie pour les meilleurs amis d’Ibsen, et même pour l’aimable et obligeant Botten Hansen, quoique pour celui-ci avec quelque réserve favorable ^ D'autant plus curieuse est l'amitié qui n'avait cessé d'exister entre deux hommes appartenant à deux clans aussi nettement opposés. Il fallait qu'elle eût, chez tous les deux, des racines profondes.

Seulement, elle n'était pas confiante. Ils se savaient très différents de nature et divergents d’idées. Ils voulaient tous deux éviter de se heurter, et jamais il n'y avait eu entre eux d'intimité. Chacun d'eux croyait l'autre influencé par son entourage, et se méfiait. A propos de la destruction désirée des exemplaires restants de la première édition de La Comédie de V Amour y Ibsen écrivait à Birkeland : « Mais tiens l'affaire secrète pour Bjôrnson et autres, car je crains, entre nous soit dit, des contre-manœuvres^ », ce qui était un peu ridicule. Il s'était montré loyal dans l'affaire de la direction du théâtre, et sa reconnaissance pour les services rendus par son ami restait vive, mais l'admiration pour le Bjôrnson, homme d’action au grand cœur, tel qu’il l'avait vu en 1863, avait diminué depuis que lui-même, en écrivant son Brand, s'était imaginé devenir homme d’action.

Et Bjôrnson, de son côté, avait toujours eu pour Ibsen une

* Georg Brandès, Samlede VcBrker, XIII, p, 102.

* Lettre du 12 mai 1866, Gro-tid, II, p, 194.

5 Lettre du 22 août 1866, BrcvCy I, p. 139.

BJÔRNSON

admiration mêlée de méfiance, et parfois même d’un peu de mépris. Il admirait en lui un esprit supérieur et une souplesse prodigieuse à manier la langue, et méprisait son allure gauche, son abstention comme orateur, son inaptitude à l’action publique. C’est dans ses lettres à Clemens Petersen, surtout, qu’il exprime son double sentiment *. Sa méfiance s’est manifestée principalement — et très injustement — lorsqu’il est resté longtemps persuadé qu’Ibsen, malgré les assurances contraires qu’il lui donnait, voulait se réserver la possibilité de prendre, à son retour de Rome, la direction du théâtre. Malgré tout, avec sa nature de chef, il sentait en Ibsen une force qu’il voulait employer : « tes tendances m’ont souvent inquiété, et plus encore ton entourage... mais je crois que nous pouvons encore vivre ensemble en bonne entente comme personne d’autre » Et il cherchait à établir une collaboration, soit au théâtre ^ soit dans son journal Il veut utiliser Ibsen, évidemment, mais il y a plus qu’un calcul de chef, il y a une véritable affection dans ses lettres, notamment lorsqu’il va jusqu’à dire : « Il me semble, et m’a toujours semblé que si nous ne pouvions pas être amis, nous deux, la vie en serait amoindrie \ » Seulement, avec un homme comme lui, le départ est très difficile entre ce qui provient de l’affection et ce qui est calcul. Les deux sont presque toujours mélangés.

Ils le sont, notamment, dans la lettre même où il remercie son camarade pour la joie que lui a procurée Peer Gynt : « comme tu es fidèle dans ce livre... J’aime ta fidélité envers nos grands buts... Si jamais quelqu’un a éprouvé ce que c’est que d’avoir un collaborateur, je l’ai éprouvé maintenant. Continue, continue... la comédie satirique, c’est ton talent essentiel. » On

1 Gro-tidf passim.

* Lettre du 5 octobre 1864, Gro-tid, II, p. 142.

3 Lettre du 11 juillet 1866, ibid^y p. 201.

* Lettre d’Ibsen d’octobre 1866, Breve^ I, p. 143. 3 Lettre du 20 janvier 1867, Gro-iid, II, p. 205.

T. VIII

voit que son enthousiasme provient surtout de ce qu’il a trouvé dans le poème l’expression de ses propres idées. Enfin son camarade cher va s'engager dans la même action que lui! Quelle action et quelles idées? Il ne le dit pas, et sans doute, craignant de se heurter, n’avaient-ils jamais recherché ensemble les limites de leur accord et de leurs divergences. Il n’est pas rare que des amis se connaissent très mal.

Pour savoir ce que Bjôrnson appréciait tellement dans Peer Gynt, c’est son compte rendu qu’il faut lire’. Son journal hebdomadaire ne venait pas à l’Association Scandinave de Rome, en sorte qu’Ibsen n’a connu qu’assez tard cet article, après avoir prié Hegel de le lui envoyer Il a dû être surpris et peiné de s’y voir si mal compris. Pour Bjôrnson, Peer Gynt était le contraire même de Brand, non seulement par le ton, la forme de présentation, etc., mais par les idées même. Le fameux « tout ou rien », maintenant prononcé « être soi-même », y était bafoué :

On fait très subtilement observer que la formule « être soi-même », si en vogue chez nous, que Ton emploie si volontiers pour louer soi-même et d'autres cyniques et par laquelle un sentiment national mal entendu tend à fossiliser le pays, signifie en définitive « se tuer soi-même », quand on lui donne le sens d'incapacité à subir aucune bonne influence, ou qu'on en tire une suite logique, dont la logique mène seulement à se conduire comme un cochon. Que par-dessus le marché, la formule devienne : « être à soi-même assez, » le trold est complet.

Ibsen présente la « devise des hommes » en opposition avec celle des trolds, et non comme un acheminement vers celle-ci. Ensuite, il est vrai, il montre que des gens tels que Begriffenfeldt — et Peer lui-même — peuvent la détourner de son vrai sens. Mais on ne peut douter qu’il l’approuve quand elle est bien comprise, et cela est confirmé par l'emploi qu'il en fait pour son propre compte dans ses lettres ^ En particulier, l’expression

* Norsk Folkebladf 1867, du 23 novembre (p. 350).

* Lettre du 24 février 1868, Breve^ I, p. 167. C’était un rappel.

3 Breve, I, p. 102 (3 décembre 1865), p. 169 (31 mars 1868), etc.

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