‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 35 sur 148 · LE COMPTE RENDU DE BJÔRNSON · texte numérisé non relu

LE COMPTE RENDU DE BJÔRNSON

est bien prise dans son vrai sens lorsque le fondeur de boutons dit à Peer qu’être soi-même, c’est se tuer, c’est-à-dire se sacrifier soi-même. C’est là qu’apparaît l’équivalence de la formule avec celle de Brand : « tout ou rien ! » Peer Gynt avait plu àBj ôrnson par la gaieté, le mouvement et la langue, « la plus naturelle qu’Ibsen ait écrite » ; il avait ri aux éclats, comme il le dit dans sa lettre de félicitations et dans son article ; et de là était venu chez lui un instinctif besoin d’interpréter une œuvre si plaisante de façon à la plier à ses propres idées. C’est ainsi qu’il s’était procuré la satisfaction d’y voir la fidélité d’Ibsen <t à nos grands buts ».

Quant à la valeur littéraire du poème, elle est hautement louée, mais non sans réserves. Bjornson trouve, par exemple, que 239 pages d’égoïsme, c’est parfois fatigant. Et s’il vante la langue, voici ce qu’il dit des vers :

Les vers sont, comme toujours, habiles par le balancement des rimes ; à cet égard, parfois merveilleux, parfois seulement singuliers. Mais dans l'ensemble, ils ont une allure extrêmement négligée, encore pire que dans Brandy mais cela leur est permis, vu le désordre d’un sujet auquel conviendrait mal une métrique régulière. Par contre, ils ont, sous un autre rapport, le même défaut que toujours : ils sont sans harmonie. Leur cadence musicale, qui dépend non pas des syllabes finales, si gai que soit leur murmure à nos oreilles, mais des pensées dans leur mélodie qui monte et ondule, est partout brisée... on a, comme toujours, les rimes les plus riches, les plus audacieuses, avec un mouvement de pensée sans mélodie ; on est obligé d'admirer, mais le sentiment n'est pas satisfait.

Dire, aujourd’hui, que les vers d’Ibsen, dans Peer Gynt ou ailleurs, manquent d’harmonie, paraîtrait ridicule à tout Norvégien. Et leur harmonie, extrêmement variée, est toujours en étroit rapport avec la pensée qu’ils expriment.

Lorsqu’il a lu cet article, Ibsen a dû être très déçu, car la lettre de Bjornson faisait présager un éloge meilleur, et surtout, ce qui compte, c’est moins l’éloge que le plaisir d’être compris : on en est tellement reconnaissant, disait-il Les félicitations

* Lettre à Bjornson du 28 décembre 1867, Breve, I, p. 158.

ŒUVRES D'ITALIE

de son camarade ont certainement perdu beaucoup de valeur à ses yeux.

Décidément, la critique lui était peu favorable, même lorsqu’elle émanait de l’ami le mieux intentionné. Brandès avait publié, peu avant que parût Peer Gynt, la première étude d’ensemble sur son œuvre Ibsen l’avait lue lorsqu’il était rentré à Rome en novembre, et y avait trouvé, avec des critiques dont il a ensuite fait son profit, la pénétration qu’il souhaitait. Mais Brandès, à vingt-cinq ans, n’était pas encore assez dégagé de préjugés littéraires pour bien juger un poème comme Peer Gynt, et son compte rendu fut moins satisfaisant. Il formula toutefois une objection intéressante. Blâmer la tendance « à s’éloigner de la vie ou à l’écarter de soi par l’imagination » lui parut un mauvais sujet, car « le poète a un autre rôle que d’être moraliste », et il esquissa une distinction entre le philosophe, que doit être un poète, et le pur moraliste. Il reconnaissait d’ailleurs que, sauf dans le quatrième acte, « le drame renfermait presque partout une richesse de poésie et une profondeur de pensée peut-être plus grandes que dans aucune des œuvres antérieures d’Ibsen ». Mais « beautés et vérités ont beaucoup moins de valeur que beauté et vérité au singulier, et le poème d’Ibsen n’est ni beau ni vrai ; le mépris des hommes et la haine de soi, sur quoi il repose, est une mauvaise base pour construire des œuvres poétiques », et il cite un passage de Taine, montrant que l'imperfection est un phénomène naturel. En définitive, malgré toutes ses beautés, le poème était « totalement manqué - »,

Cependant, la sympathie naissante d’Ibsen pour Brandès ne fut aucunement atténuée par la lecture de cet article. Il n’y répondit pas, pas plus qu’il n’avait remercié pour la grande étude qui l’avait précédé. Mais un an après il y fait allusion à

J Dansk Maanedsskrifi, 1867, II, pp. 228-255*

2 Dagbîadet (danois), 1867, 292, cité ici d’après Henrik Ibsen, 1898, pp. 48-54-

Page 1