LE COMPTE RENDU DE BRANDÊS
propos de sa nouvelle pièce, disant : « Cette fois, G. Brandès, ce cher homme admirable, n'aura aucune raison de m'accuser de commerce illicite avec les muses ' », et il demande qu'on lui envoie un ouvrage du jeune critique. Et lorsqu'enfin il écrit à celui-ci pour répondre à une lettre, il s’excuse d'avoir tant tardé : « Oui, je suis reconnaissant. Car l'essentiel n’est pas d’être « magnifié sans réserve », mais d’être compris % » On voit que ceci n’est pas simplement une phrase. Toutefois, dans cette lettre, il parle seulement de l'étude générale, non de l’article sur Peer Gynt. Mais il y vient quelques semaines plus tard, et se défend :
Au sujet de certaines parties de Peer Gynt^ je ne peux être d'accord avec vous; je m’incline, bien entendu, devant les lois de la beauté; mais je ne me soucie pas de ses usages. Vous nommez Michel-Ange ; personne, à mon avis, n’a enfreint les usages de la beauté plus que lui, précisément ; mais tout ce qu’il a créé est beau tout de même, parce que c’est plein de caractère. L’art de Raphaël ne m’a vraiment pas séduit ; ses figures sont d’avant le premier péché ; d’ailleurs, le méridional a une autre esthétique que nous ; il veut la beauté formelle ; pour nous, ce qui est formellement laid peut être beau en vertu de la vérité qui y est contenue
Tout cela montre Ibsen en train de se rapprocher de plus en plus de Brandès, qu'il sait hostile à Bjôrnson. Une sympathie instinctive pour l’intelligence, le talent et l'audace du jeune critique le pousse. Il en parle avec une amitié admirative, et il lui écrit, malgré les désaccords constatés en matière littéraire,
1 Lettre à Hegel du 31 octobre 1868, Breve^ I, p. 172.
2 Lettre du 26 juin 1869, Breve^ I, p. 187.
3 Lettre du 15 juillet 1869, Breve^ I, p. 190. Francis Bull étudie l’influence qu’a eue sur Bjornson et Ibsen leur premier séjour en Italie (dans Stiidier og Streiftog), et observe qu’en général, l’effet du voyage sur les artistes Scandinaves est de les incliner au classicisme et au culte de la forme. Sous ce rapport, Ibsen est une exception. D’avance, il avait peut-être plus que les autres le goût classique. Et pourtant c’est à Rome qu’il a conçu Brand et Peer Gynt. La lettre à Brandès montre que Francis Bull a raison de compter l’œuvre de Michel-Ange parmi celles qui ont eu sur sa production d’alors une réelle influence.
ŒUVRES d’iTALIE
avec une confiante cordialité. Avec Bjornson, il voudrait bien rester en bons termes. L'incident Clemens Petersen est clos. Il a lui-même condamné ses « paroxysmes », dont il a compris le ridicule, La générosité d’âme de Bjornson répondant tout de suite sans se fâcher à son explosion de colère, Ta ému, et en le remerciant chaleureusement dans sa lettre du 28 décembre 1867, il a promis d’écrire bientôt, plus longuement. Il a eu certainement alors l’intention de reprendre sa correspondance active de 1864 et 65. Et pourtant la lettre du 28 décembre a été la dernière. Évidemment, il ne se sentait pas à l’aise avec Bjornson. Sur trop de sujets et surtout sur ceux qui lui tenaient le plus à cœur, il n’y avait pas simplement désaccord entre les deux camarades, mais, de la part d’Ibsen, silence prudent. Pour lui, à qui toute lettre demandait un effort, c’était gênant.
Mais il conservait des sentiments de sincère amitié pour Bjornson, admirait son grand cœur, et croyait que, malgré bien des divergences d’idées, notamment en matière de religion, ils poursuivaient assez de « grands buts communs » pour que pût s’établir une entente et une collaboration.
Tel était sans doute encore son état d’esprit lorsqu’il fut invité par Rudolf Schmidt à donner des poèmes ou des articles à une revue nouvelle qui allait être fondée sous la direction de Rasmus Nielsen, Clemens Petersen et Rudolf Schmidt. Les deux premiers noms n’étaient pas pour lui plaire, et il se souciait peu de placer de la copie dans des revues, mais il comprenait que Bjornson devait être plus ou moins associé à la direction de celle-ci, et c’était, en effet, sur le conseil de Bjornson que Rudolf Schmidt s’était adressé à lui *. C’est sans doute pourquoi il accepta, même, il semble, avec un certain empressement, sans nommer Bjornson, mais en spécifiant qu’il avait à remercier de l’offre qui lui était faite Rudolf
‘ Lettre de Bjornson à Rudolf Schmidt du 13 décembre 1868 {Gro-tidj II, p. 295). Mais je n*en vois pas d’antérieure au 31 octobre.