LA RUPTURE AVEC BJÔRNSON
Schmidt lui-même, et non les deux autres membres du comité de rédaction *,
La publication fut retardée ; le 16 janvier 1869 Rudolf Schmidt écrivit à Ibsen pour lui demander Tautorisation de publier son nom sur la liste des futurs collaborateurs, et alors Ibsen refusa, et dit pourquoi :
La raison de ma décision est que je ne peux consentir à collaborer avec des hommes de qui, par une expérience acquise, je peux présumer qu"à la première occasion ils se serviront de leurs journaux et de leurs plumes contre moi. Dans une correspondance de Copenhague au Mor- ^enblad norvégien, je vois M. B. Bjômson nommé comme directeur présumé de Pour Vidée et la réalité. Rien que ce fait serait en lui-même ■décisif pour moi, même s’il n’y avait pas abondance d’autres motifs
C'était la rupture brutale et déclarée indirectement. Car Ibsen ne pouvait guère douter que sa lettre serait montrée à Bjôrnson. Il avait évidemment un nouvel accès de colère, comme en novembre 1867 à propos de l'article de Clemens Petersen, mais cette fois directement contre Bjôrnson. Que s'était-il passé entre le 31 octobre 1868 et le 26 janvier 1869, dates des deux lettres à Rudolf Schmidt?
Un unique récit fournit une explication. Elle proviendrait d’Ibsen lui-même, directement interrogé sur la cause de la brouille par un jeune écrivain qui était un familier de sa maison quelques années plus tard, et qui n'a rapporté la réponse qu'après la mort de Bjôrnson et d'Ibsen ^
Bjôrnson, répondit Ibsen, avait écrit une lettre où il proposait à son camarade de former entre eux, malgré le désaccord de leurs partisans, une sorte d'alliance. Ibsen s'en réjouissait. Mais peu après il sut par un Copenhagois de passage que Bjôrnson, au même moment, dans une réunion grundtvigienne, en Danemark, avait traité Ibsen de serf. « En Norvège il existe
* Lettre du 31 octobre 1868, Breve^ I, p. 174.
- Lettre du 26 janvier 1869, Brevet I| P- 176.
3 John Paulsen, Samliv med Ibserit 1913, p. 13.
ŒUVRES D’ITALIE
encore des familles de chefs et des familles de serfs, Ibsen appartient à celles-ci, » avait-il dit. Et c'est alors qulbsen, indigné, avait rompu.
Tel serait l'incident qui lui a fait écrire dans une lettre, en parlant de son humeur au commencement de 1868 : « J’étais alors comme une bête fauve, et j’avais des raisons pour cela )>
L'unique témoin de qui nous tenons cette histoire a vilainement abusé de la confiance que lui a témoignée Ibsen, mais ses souvenirs sont précieux, on ne voit pas, en tout ce qui peut être contrôlé, qu’il ait inventé, et le fait, en lui-même, est bien conforme au caractère de Bjôrnson et à ses sentiments étrangement mêlés envers son camarade. Ibsen était une énigme que Bjôrnson n’avait pas su déchiffrer. Il avait pour lui une sincère affection, lui trouvait un talent prodigieux, malgré des défauts qui le choquaient, admirait surtout ses capacités intellectuelles, voulait parvenir à mettre ses dons merveilleux au service des causes généreuses, telles que lui-même les comprenait, et en même temps, il ne pouvait se désister de sa méfiance et de ce mépris qu’il éprouvait, avec sa nature de chef, pour un homme si gauche et si peu fait pour l’action. Il cherchait à l'enrôler par la collaboration à la revue nouvelle, et il était irrité du long silence d’Ibsen, qui, depuis un an, n’avait pas envoyé la lettre annoncée. Or, s’il savait être prudent et mesuré dans ce qu’il publiait, il lâchait facilement la bride à sa fougue dans ses propos ^ C’est là ce qui rend parfaitement vraisemblable l’histoire contée par John Paulsen, sans qu’il y ait eu trace de duplicité chez Bjôrnson. Dans ses mouvements de mauvaise humeur, Ibsen devait lui apparaître comme un serf, par opposition avec lui-même, qui était un chef, — et il le disait.
Comme toujours, son accès de colère passé, Ibsen se calma,.
1 Cité d’après Halvdan Koht, Henrik Ibsen, eii dikiarliv, II, p. 6o.
“ V. l’attitude de Bjôrnson à propos de Brand et le jugement de Magdaîene Thoresen à ce sujet {t. VII, pp. 137-138).