LA RUPTURE AVEC BJÔRNSON
et ses sentiments de reconnaissance et de profonde amitié envers Bjôrnson reprirent le dessus. Il essaya de renouer les relations. Mais la brouille dura dix-sept ans. Je m’arrête ici à la consommation de la rupture.
On Ta souvent rattachée à la publication non de Peer Gynt, mais de l’œuvre suivante d’Ibsen. On voit qu’il n’en est rien. VUnion des Jeunes n'a paru que huit mois après la seconde lettre à Rudolf Schmidt. Et l’idée même de cette nouvelle pièce n’a pas de rapport avec cet événement, car le premier acte en était écrit déjà lors de la première lettre à Rudolf Schmidt *, c’est-à-dire à un moment où Ibsen était encore tout disposé à collaborer avec Bjornson. C’est pourquoi il convenait de réunir ici tous les éléments de cette histoire. On a dit aussi que Bjôrnson avait écrit à Ibsen qu’il était question de les décorer tous deux, et qu’ils devraient s'entendre pour faire une manifestation de refus, et que son dissentiment sur ce point avec son camarade l’aurait fort indisposé contre lui. Pourquoi refuser, quand nous acceptons une « pension de poète », qui n’est qu’une autre forme d’hommage? demande Ibsen. Ceux qui refusent se montrent, d'ailleurs, en fait, aussi vaniteux que les autres. « Si vraiment je recherchais de telles parures, je me serais évidemment bien gardé de prendre le rôle de « poète satirique d’État »; mais si cela venait, j’accepterais sans faire de façons » Je ne crois pas que ce détail ait eu grande importance. Pour amener la brouille entre deux hommes qui se sentaient si fortement attachés l’un à l'autre, il a fallu des heurts plus personnels, incidents qui n’étaient d'ailleurs que l'expression de dissentiments plus profonds.
Le résultat fut de rendre plus intime le rapprochement avec Brandès, car Ibsen avait le sentiment que leur action à tous deux était dirigée dans le même sens. Il annonçait son inten-
i Lettre à Hegel, 31 octobre 1858, c’est-à-dire le même jour que la première lettre à Rudolf Schmidt, Breve^ I, p. 172,
8 Lettre du 28 décembre 1867, BrevCy I, p. 165.
ŒUVRES D^ITALIE
tion d’aller à Copenhague pour causer avec lui « non seulement sur tout les sujets littéraires où nous ne sommes pas d’accord, mais sur beaucoup de sujets humains, où je crois que nous sommes sensiblement plus près l’un de l’autre * ». Mais les relations avec Brandès n’eurent pas du tout le même caractère que les relations avec Bjômson. Celles-ci n’avaient pu être entièrement franches parce que Bjôrnson sentait la nécessité de mettre un frein à son autoritarisme de chef, et Ibsen le besoin de se défendre. Qu’Ibsen ait éprouvé ce besoin résulte de ce jugement sur son ex-ami : « pour lui n’existent que deux sortes de gens : ceux dont il peut tirer parti, et ceux qui peuvent être gênants pour lui *. » Avec Brandès, les conversations, — presque uniquement par correspondance, — furent beaucoup plus libres, parce qu’aucun des deux ne cherchait à diriger l’autre ^
PeeY Gynt ne s’est répandu qu’assez tard à l’étranger. La traduction allemande de Ludwig Passarge est la première qui ait paru. Elle a été publiée en 1880. Ibsen trouva l’entreprise singulière, car il estimait que, de toutes ses oeuvres, c’était « la moins propre à être comprise en dehors des pays Scandinaves » : c’était son devoir de prévenir Passarge, mais il donna l’autorisation, car, « si ces objections se révèlent non fondées, ce me sera, bien entendu, extrêmement agréable * ». Mais la traduction de Passarge demeura longtemps la seule. Les tra-
1 Lettre à Brandès du 15 juillet 1869, Breve, I, p. 191.
2 Même lettre, p. 189.
3 Je m’aperçois, en terminant cet exposé, que je n’ai pas dit un mot de rivalité littéraire entre Ibsen et Bjdmson. Cela tient simplement à ce que je n’ai pas rencontré, en étudiant les faits, le sentiment de jalousie qui aurait pu y jouer son rôle. Je ne le vois pas chez Ibsen, et je ne le vois pas chez Bjômson. Les réserves de Bjôrnson au sujet des œuvres d’Ibsen ne viennent pas de là, et Ibsen exprime souvent le regret de voir l’activité multiple de Bjômson le détourner de la production littéraire {Brevet 15 mars 1867, à Hegel, p, 150, 28 décembre 1867, à Bjôrnson, p. 164, et même après la rupture, 16 juin 1869, à Hegel, p. 185).
* Lettre du 19 mai 1880, Brevej II, 78.