APPARITION DE PEER GYNT
bientôt la place. Ibsen peut écrire, en effet, deux mois plus tard :
...Mon nouveau travail est en pleine marche, et si rien ne vient à la traverse, il sera terminé au commencement de l’été. Ce sera un grand poème dramatique, dont le personnage principal est une des figures du peuple norvégien à demi légendaires et mythiques de l’époque moderne. Ce sera sans aucune ressemblance avec Bfand^ sans polémique directe, etc. — J’ai eu depuis longtemps ce sujet dans l’esprit; maintenant le plan est établi, mis par écrit, et le premier acte est commencé. Cela grandit à mesure que j'avance, et je suis sûr que vous en serez content. Je vous prie, d’ailleurs, de tenir ceci secret jusqu’à nouvel ordre
Le premier acte n'était sans doute commencé que sous forme de première esquisse, car le manuscrit que l'on en possède, encore plein de corrections, porte en tête la date 14.1.67.
On voit que l'idée d'écrire son Peer Gynt n'est venue à Ibsen qu’en octobre, dans les premières semaines après son retour à Rome, mais que très vite elle s’est emparée de son esprit, en a écarté les projets antérieurs, et a pris forme. Peutêtre avait-il déjà pensé à ce sujet, puisqu'il dit en janvier qu'il y avait songé « depuis longtemps », ce qui s'appliquerait mal à une idée alors vieille seulement de trois mois, mais sûrement la conception en avait été jusqu'alors très confuse, puisqu'il s'est trouvé que ce motif lui convenait si bien, et que pourtant il a dû attendre un an après l’achèvement de Br and pour reparaître à la surface de sa pensée.
Le motif lui convenait. Il en parle dans sa lettre à Hegel avec une satisfaction qui contraste avec les mentions faites précédemment de Mogens Heinessôn et même de Julien, et l'on verra qu'il a poursuivi son travail, pendant dix mois, avec une ardeur comparable à celle qu'on lui a vue pendant l'été de 1865, lorsqu'il écrivait Brand. C'était bien cela qu'il devait écrire, précisément à cette date, et il a dû attendre de
Lettre à Hegel du 5 janvier 1867, ibid.^ p. 148.
ŒUVRES d’ïTALIE
mars à octobre sans aborder aucun travail d'écriture, parce que les œuvres auxquelles il songeait n'étaient pas celle qu'à son insu il avait vraiment besoin d'écrire, Mogens Heinessôn était pour lui un sujet périmé, Julien continuait à l’intéresser très vivement, mais, outre que ses connaissances historiques lui paraissaient encore peut-être insuffisantes, l’intérêt qu’il portait à l’action de l’empereur apostat était trop abstrait, n'était plus aussi passionné qu’en 1864. Il devait se passionner de nouveau plus tard, et autrement, pour cette histoire. C’est pourquoi il a écarté le pirate du seizième siècle et n’a pas poussé à fond son projet sur Julien. Et c'est pourquoi, par contre, il s’est décidé si vite, dès que l’idée de Peer Gynt lui est venue.
Qu’est-ce donc qui attirait Ibsen vers ce sujet en octobre 1866? Il a écrit plus tard : « Tout ce que j’ai produit a eu son origine dans un sentiment et une situation de vie ; je n’ai jamais rien écrit parce que j’avais, comme on dit, trouvé un bon sujet » et cela est vrai, au moins à partir de La Comédie de VAmour. Pourtant, aucun fait matériel, depuis qu’il était en Italie, n'avait modifié ses sentiments et sa situation personnelle, sinon son succès, et l’aisance et la sécurité qui en résultaient. Or, l’invention de Peer Gynt ne vient évidemment pas de là. C’est dans un travail de pensée intérieur qu’il faut en chercher la genèse.
Ibsen ne semblait d'ailleurs pas avoir besoin de l’excitation d'un sentiment personnel pour prendre une légende populaire comme motif d'une pièce. Il aimait le folklore, avait lu et relu le premier recueil de légendes norvégiennes qui avait été publié, il y avait sans doute remarqué la préface où l’auteur recommandait aux jeunes poètes de cultiver « les fleurs vivantes qui poussent luxuriantes dans les fjelds de Norvège »,
> Lettre du 28 octobre 1870 à Peter Hansen, BrevCy I, pp. 212-213. L’expression « situation de vie », est traduite littéralement.