ACTE III
(En pleine forêt d’arbres à aiguilles. Temps d'automne gris. La neige tombe.)
PEER GYNT, en bras de chemise abat des arbres.
PEER GYNT, frappe sur un grand pin aux branches tombantes. Oh diantre, tu as la vie dure, mon vieux ; mais ça ne fait rien, tu vas tomber quand même.
(Il frappe de nouveau.)
Tu as beau avoir enveloppe d'acier, je vais l'arracher, si dure qu’elle soit...
Oui, oui, tu secoues tous tes bras tortueux ;
c'est bien naturel que tu sois en colère ;
mais tu vas quand même être mis à genoux... !
(s*arrête soudain.)
Mensonge ! Ce n’est rien de plus qu’un vieil arbre. Mensonge ! Il n’est pas du tout vêtu d’acier ; il n’est rien qu’un pin à l’écorce fendue...
C’est un dur travail de couper des troncs d’arbre ; mais c’est diablerie quand on coupe en rêvant...
ŒUVRES D'ITALIE
Ça doit prendre fin, ceci,... d’être embrumé et, tout éveillé, s’enfuir dans les nuages... car tu es proscrit ! Tu n’as que la forêt,
(Il frappe un moment avec ardeur.)
Oui, proscrit, c’est ça. Tu n’as plus mère pour te mettre la nappe et servir ton repas.
Si tu veux manger, c’est à toi d’y pourvoir, de chercher tout cru dans les bois et le fleuve, d’allumer le feu de racines de pin, de te débrouiller et faire la cuisine.
Pour t'habiller chaud, il faut tuer un renne ; pour fonder ton gîte il faut casser des pierres ; puis, pour le bâtir, il faut tailler les troncs et les transporter pas à pas sur ton dos...
(Il laisse tomber la hache et regarde^ Vœil vag^
Je veux qu’il soit beau. Je veux une girouette à la tour dressée sur le haut toit superbe et je taillerai, pour orner le pignon, une fée de mer à la queue de poisson.
En cuivre seront girouette et serrure.
Je devrai aussi me procurer du verre.
Et les étrangers, étonnés, ne sauront ce que c’est qui brille au loin sur le coteau.
(Il rit en colère.)
Mensonges d’enfer ! Les voilà qui reviennent.
Hé, tu es proscrit !
(Il frappe à grands coups.)
Un toit couvert d’aiguilles protège fort bien de la pluie et du gel.
(Il regarde le haut de Varbre.)
PEER GYNT, ACTE III
Il est vacillant. Bien, encore un effort !
Il va s'étaler dans toute sa longueur la jeune futaie va en frissonner toute !
(Il se met à ébrancher le tronc; soudain^ il reste immobile^ écoutant^ la hache levée.)
On est après moi!... Ah, c’est là ta manière, l’homme de Hægstad ;... tu veux me prendre en traître.
(Il S*efface derrière l'arbre et guette.)
Un garçon ! Tout seul. Il a Tair effrayé.
Il épie autour de lui. Qu'a-t-il caché
sous sa veste? Une serpe. Il s'arrête, guigne,...
dispose sa main sur un pieu de barrière.
Quoi encore? Pourquoi reste-t-il appuyé..?
Oh la la, voilà qu’il s'est coupé le doigt !
Le doigt tout entier! Comme un taureau, il saigne... Et voilà qu'il court, la main dans un chiffon.
(Il se lève.)
Diable de garçon ! Un doigt irremplaçable !
Tout entier ! Et sans que rien l'y ait forcé.
Ah, je me rappelle, oui... ! C'est le seul moyen pour être exempté du service du roi.
C'est ça. On voulait l'envoyer à la guerre ; lui, bien entendu, ne voulait pas partir...
Mais couper..? A tout jamais se séparer...?
Oui, avoir l'idée;... souhaiter;... vouloir, même... mais le faire I Non, je ne comprends pas ça !
(Il branle un peu la tête^ puis reprend son travail.)
ŒUVRES D’ITALIE
(Une salle chez Aase, Tout y est en désordre ; des bahuts sont ouverts; des hardes sont étalées partout ; un chat dans le lit.)
AASE et la femme de HUSMAND sont très occupées à empaqueter et à ranger. AASE, court d'un côté,
Kari, écoute !
KARI
Quoi donc?
AASE, de Vautre côté.
Écoute ici... !
Où est..? Où trouver,..? Réponds-moi ; où est donc...? Qu'est-ce que je cherche? Oh, je suis comme folle.
La clef du bahut?
KARI
Elle est dans la serrure.
AASE
Qu'est-ce que ce bruit?
KARI
La dernière charrette qui part pour Hægstad,
AASE, pleurant.
Oh, je serais heureuse de partir moi-même dans la boîte noire !
Non, vrai, ce qu'on doit subir et supporter !
Mon Dieu, aie pitié... ! Toute la maison vide !
Le prévôt a pris ce qu'Hægstad a laissé.
Les effets sur soi ont même été comptés.
Honte à ceux qui ont jugé si durement !
(Elle s'assied au bord du Ut.)
PEER GYNT, ACTE III 185
Et tous les biens sont sortis de la famille ; âpre était le vieux; mais plus, le tribunal;... personne à mon aide et aucune pitié ;
Peer est loin ; nul ne pouvait me conseiller.
KARI
Mais vous resterez ici jusqu'à la mort.
AASE
Oui, le chat et moi, nous serons assistés !
KARI
Dieu vous garde, mère ; Peer vous coûte cher.
Peer? Ah ça, tu perds la tête et déménages !
Ingrid est rentrée chez elle en bon état.
On aurait mieux fait de s’en tenir au diable ;... c’est lui le coupable, lui, et aucun autre ;
Il a, le vilain, tenté mon pauvre gars !
KARI
Le mieux n’est-il pas d’aller chercher le prêtre?
Ça va plus mal que vous ne croyez, peut-être.
AASE
Le prêtre? Mais oui, c’est presque mon avis.
(Elle sursaute,)
Mais je ne peux pas ! Je suis sa mère, au gars ; il me faut l’aider ; c’est au moins mon devoir ; faire pour le mieux, quand les autres le lâchent.
Je veux réparer ce manteau qu’ils lui donnent.
Dieu, que n’ai-je aussi chipé la couverture !
Où sont les bas?
ŒUVRES d’iTALIE
KARI
Là, parmi tout le fatras.
AASE, fouillant çà et là.
Qu’est ceci? Oh, non ; une vieille cuiller de fondeur, Kari, Avec elle, il moulait au fondeur de boutons, estampait, jouait.
Un jour que c’était fête ici, l’enfant vint demander un morceau d’étain à son père.
Pas d’étain, dit Jon, mais la monnaie du roi; de l’argent ; qu’on voie que Jon G3nit est ton père ; Dieu pardonne à Jon ; mais il était bien ivre, et l’or ou l’étain, il n’y regardait pas.
Voici les bas. Oh, ce n’est rien que des trous ; reprisedes, Kari.
KARI
Ils en ont besoin.
AASE
Quand ce sera fait, je me mettrai au lit ; je me sens si faible, en si mauvais état...
( Joyeuse,)
Deux chemises de laine... oubliées par eux!
KARI
C’est vrai, oubliées.
AASE
Ça se trouve très bien.
L’une, tu pourras la mettre de côté.
Ou... je crois que nous les prenons toutes deux celle qu’il porte est si usée et si mince.
PEER GYNT, ACTE III
KARI
Mais, Dieu, mère Aase, c’est sûrement pécher ! AASE
Oh, oui ; mais tu sais que le prêtre prédit la grâce pour ce péché et pour les autres.
(Devant une cabane de pionnier dans la forêt. Cornes de renne andessus de la porte. La neige est haute. C*est le crépuscule.)
PEER GYNT, debout devant la porte installe un grand fermoir en bois. PEER GYNT, riant par moments»
Il faut être clos,... garder la porte contre cette gent des trolds, contre l’homme et la femme.
Il faut être clos ; qu’une serrure ferme la maison à tous ces affreux boucs de nisses...
Ils viennent le soir; ils frappent doucement.
Peer, on est gentils comme des idées, ouvre !
Nous grouillons sous le lit, fourgonnons la cendre, sifflant comme dragons en feu dans la hotte.
Hi, hi, Peer, crois-tu que des clous et des planches barrent les idées venues des vilains nisses?
(Solvejg arrive en skis^ montant la lande; elle a un châle sur la tête et un paquet noué à la main.)
SOLVEJG
Dieu bénisse ton travail. Ne me repousse pas.
Tu m'as appelé, tu dois donc m’accueillir.
PEER GYNT
Solvejg! Ce n’est pas... 1 Si, pourtant, cela est!.,.
Et tu n’as pas peur de t’approcher si près?
ŒUVRES D'ITALIE
SOLVEJG
Tu m’as invitée par la petite Helga ;
Des avis muets sont venus par le vent.
Dans tous ses récits, ta mère en apportait, avis plus pressants dans le déclin des rêves.
Le lourd poids des nuits et le vide des jours me donnaient avis que c’était le moment.
La vie me sembla comme éteinte là-bas ; je ne pouvais rire ou pleurer de bon cœur.
Je ne savais trop quel était ton désir savais seulement ce que j'avais à faire.
PEER GYNT
Mais ton père?
SOLVEJG
En ce vaste monde de Dieu, je ne peux nommer personne père ou mère.
De tous je me suis déliée.
PEER GYNT
Solvejg, chère,...
pour venir à moi?
SOLVEJG
Oui, à toi, à toi seul ; tu dois m’être tout, ami et réconfort.
{En larmes,)
Le pis a été d’abandonner ma sœur ;...
pis encor de se séparer de mon père ; de celle, surtout, qui m’a donné le sein ;... non. Dieu me pardonne, j’appellerai pire le chagrin de me séparer d’eux tous,... tous!
PEER GYNT, ACTE III 189
PEER GYNT
Et sais-tu la peine infligée ce printemps?
Elle m'a privé de tout mon héritage.
SOLVEJG
Penses-tu que c'est pour posséder des biens que j’aurais quitté les voies de tous mes chers?
PEER GYNT
Et sais-tu l'accord convenu? Hors des bois quiconque me voit est libre de me prendre.
SOLVEJG
J'ai couru sur skis ; j'ai demandé ma route ; on questionnait : où? j'ai répondu : chez moi.
PEER GYNT
Alors, laissons-là les planches et les clous !
Plus besoin de chasser les idées de nisse !
Si tu veux entrer vivre avec le chasseur, je sais que la cabane en sera bénie !
Solvejg, laisse-moi te voir ! Pas de trop près !
Rien que regarder ! Que tu es blonde et claire !
Je t'enlève ! Oh, que tu es légère et mince !
Je te porterais, Solvejg, sans me lasser !
Je ne te salirai pas. Je te tiendrai à l’écart de moi, chérie, les bras tendus I Non, qui aurait cru que je t’attirerais... ; oh, mais j'ai langui après toi jour et nuit.
Tiens, regarde ça, j'ai charpenté, bâti;...
Je vais le raser ; c'est petit et vilain...
ŒUVRES d'itALIE
SOLVEJG
Superbe ou petit, ça me convient ainsi.
On peut respirer si bien au vent qui souffle.
En bas, c*était lourd, on était oppressé ; c'est un peu ce qui m'a chassée du canton.
Mais ici, où l'on entend bruire le pin,...
quel calme et quel chant !... Ici est mon foyer.
PEER GYNT
En es-tu si sûre? Et pour toute ta vie?
SOLVEJG
Le chemin que j'ai suivi est sans retour.
PEER GYNT
Je t'ai ! Entre ! Que je te voie dans la chambre ! Entre! Je vais chercher du fagot pour l'âtre; il va briller clair et nous tenir bien chaud ; tu seras à l'aise et n'auras jamais froid.
(Il ouvre; Solvejg entre. Il reste un instant immobile^ puis rit très haut et saute de joie.)
Ma fille de roi ! Elle est trouvée, gagnée !
Hé ! Il faudra bâtir le palais royal !
(Il prend sa hache et remonte; à ce moment un^ femme d*apparence âgée^ en robe verte en guenilles^ sort du fourré; un vilain môme, un bol de bière à la main, bo te près d*elle et la tient par la jupe.)
LA FEMME
Bonsoir, Peer au pied agile !
PEER GYNT
Hein? Qui est là?
PEER GYNT, ACTE III
LA FEMME
Vieux amis, Peer Gynt ! Ma maison est tout près. Nous sommes voisins.
PEER GYNT
Ah? Je n’en savais rien.
LA FEMME
Elle s’est bâtie quand s’élevait la tienne.
PEER GYNT, va pour sortir.
Je suis très pressé...
LA FEMME
Tu l’es toujours, mon gars ; mais en trottinant je t’atteindrai quand même.
PEER GYNT
Vous faites erreur, la mère !
LA FEMME
Autrefois, oui ;
je me suis trompée quand tu as tant promis.
PEER GYNT
Moi, promis...? Que diable est-ce que vous contez?
LA FEMME
As-tu oublié le soir où tu bus chez mon père?
As-tu oublié...?
PEER GYNT
Oublié? Je n’en ai rien su.
Quels sont ces caquets? Quand nous sommes-nous vus la dernière fois?
ŒUVRES D'ITALTE
LA FEMME
La dernière et première.
{Au môme,)
Offre à boire à ton père ; il a soif, je crois.
PEER GYNT
Quoi, père? Es-tu ivre? Est-ce que tu rappelles...?
LA FEMME
Tu peux à sa peau reconnaître un cochon !
n’as-tu pas des yeux? Ne vois-tu pas qu’il boite de la jambe, lui, comme toi de l’esprit?
Veux-tu que je croie...?
LA FEMME
Vas-tu te dérober...?
PEER GYNT
Ce môme en longueur... !
LA FEMME
Il a grandi très vite.
PEER GYNT
Et tu oses, groin de trold, m’attribuer...?
LA FEMME
Non, Peer Gynt ; tu es grossier comme un taureau.
(PUuravit.)
Que faire à cela, si je ne suis pas belle comme quand, sur le coteau, tu m’as séduite?
PEER GYNT, ACTE III
Lorsque j’accouchais, cet automne, le diable ma tenu le dos, ça peut bien rendre laid.
Si tu veux me voir gentille comme avant, tu n’as qu’à chasser la fille qui est là, la chasser de ton esprit et de ta vue;... fais-le, cher ami, et je perds le groin !
PEER GYNT
Va-t’en, sorcière !
LA FEMME
Ah, oui, compte là-dessus I PEER GYNT
Je vais te casser la gueule... !
LA FEMME
Essaye, et ose!
Oh, Peer Gynt, des coups, je sais y tenir tête ! Sans manquer un jour, je reviendrai ici.
J’entr’ouvre la porte et vous vois tous les deux. Si tu es assis sur le banc avec elle,...
si tu es câlin,... si tu joues et caresses,... je m’assieds aussi et réclame ma part.
Nous t’échangerons, elle et moi, tour à tour. Adieu, mon cher gars, marie-toi donc demain !
PEER GYNT Cauchemar d’enfer !
LA FEMME
Mais, pardine, c’est vrai !
Le môme est à toi, vaurien aux pieds légers ! Diablotin, veux-tu aller avec ton père?
T. VIII. 13
ŒUVRES D’ITALIE
LE PETIT, crache au visage de Peer Gynt.
Je te frappe avec la hache ; attends un peu !
la femme, embrasse le petit.
Hein, comme ce corps porte une bonne tête !
Tu seras plus tard ton père tout craché !
PEER GYNT, frappant du pied.
Que n'êtes-vous loin...
LA FEMME
Autant que je suis près?
PEER GYNT, se tord les mains.
Et ça... !
LA FEMME
Rien que pour une idée, une envie!...
Peer, tu es à plaindre !
PEER GYNT
Une autre, davantage!...
Solvejg, toi mon or le plus pur, toi sans tache !
LA FEMME
Oui, c'est l'innocent qui paye, dit le diable, son père était saoul, sa mère le battait !
( Elle entre dans le fourré en trottinant y avec le môfitt qui lance son bol de bière à Peer Gynt.)
PEER GYNT, après un long silence.
Fais le tour, a dit le Courbe. C’est le cas...
Mon palais royal s’est écroulé avec fracas !
J’étais tout près d’elle, et un mur m’en sépare, tout a été laid, soudain, et ma joie disparue...
PEER GYNT, ACTE III
Fais le tour, mon gars ! Il n'est, de toi à elle, nul chemin tout droit au travers de ceci.
Droit au travers? Hum, il pourrait s'en trouver. Si je me souviens, on parle de remords.
Mais quoi? Je n'ai pas le Livre. Qu'y dit-on? J'en ai oublié presque tout, et personne, dans les bois déserts, ne peut me renseigner, .. Remords? Il faudrait peut-être des années avant de passer au travers. Vie médiocre.
Briser un objet qui est pur, beau, charmant, pour le retaper de pièces et morceaux?
Un violon, soit ; mais non pas une cloche.
Ne piétine pas où la verdure pousse.
Mais elle mentait, cette sorcière au groin !
Elle a maintenant disparu, cette horreur...
Oui, hors de ma vue, mais non de mon esprit.
Je serai hanté par des pensées furtives.
Ingrid ! Et les trois sautant sur les collines ! Vont-elles aussi en être? Et réclamer comme elle, à grands cris, que j'aille les étreindre, les porter, bien gentiment, à bras tendus?
Fais le tour, mon gars ; quand ton bras serait long comme un tronc de pin ou un mât de sapin,...
je la lèverais, je crois, trop près encore pour la déposer après pure et sans tache,,.
Il faut, de mon mieux, ici, faire le tour, afin qu'il n'y ait ni désastre ni gain.
Il faut écarter cela, et l'oublier.
(Il fait quelques pas vers la cabane, mais s'arrête.)
Entrer après ça? Si vilain et honteux?
ŒUVRES D’ITALIE
Entrer escorté de tous ces jeux de trolds?
Parler, et se taire; confesser, et cacher...?
(Il jette sa hache.)
C'est veille de fête. Au rendez-vous paraître tel que me voilà, serait un sacrilège.
SOL VE] G, à la porte.
Tu viens?
PEER GYNT, à mi-voix.
Fais le tour !
SOLVEJG
Quoi?
Il faudra m’attendre.
Il fait sombre, et j’ai à chercher lourde charge. SOLVEJG
Bon, je vais t’aider; nous porterons à deux.
PEER GYNT
Non pas, reste là ! Je porterai le tout.
SOLVEJG
Mais pas trop longtemps !
PEER GYNT
Sois patiente, ma fille ; un temps long ou court, ., attends-moi.
SOLVEJG, lui fait si fine que oui.
J’attendrai!
(Peer Gynt remonte le sentier forestier. Solvejg resef debout dans la porte mi-ouverte.)
PEER GYNT, ACTE III
(La chambre d*Aase. C'est le soir. Un feu de fagot brûle, éclairant l'âtre. Le chat sur une chaise au pied du lit,)
AASE est au lit et tâte fébrilement la couverture.
Non, mon Dieu, ne vient-il pas?
Je n'ai personne à envoyer ; et j'aurais tant à lui dire.
Il n'y a pas de temps à perdre !
Si soudain ! Qui l’aurait cru !
Oh, si seulement j'étais sûre que je n’ai pas été trop dure !
PEER GYNT, entre.
Bonsoir 1
AASE
Dieu te tienne en joie !
Te voilà, mon cher garçon !
Tu oses venir ici?
C'est au risque de ta vie.
PEER GYNT Oh, la vie importe peu.
Je voulais descendre ici.
AASE
Oui, Kari s'est bien trompée ; et je peux partir en paix !
PEER GYNT
Partir? Qu'est-ce que tu contes?
Où penses-tu t'en aller?
ŒUVRES D’ITALIE
AASE
Hélas, Peer, la fin approche ; je n’en ai plus pour longtemps.
PEER GY NT, avec un haut-le-corps et arpentant la pièce.
Vraiment ! Je fuis des chagrins ; je m’en croyais quitte ici... !
As-tu froid aux pieds, aux mains?
AASE
Oui, Peer; je vais passer vite...
Quand mes yeux seront éteints, tu vas doucement les clore.
Tu veilleras au cercueil; je veux, mon cher, qu’il soit bien.
Oh, mais non, c’est vrai...
PEER GYNT
Tais-toi !
On a le temps d’y penser.
AASE
Oui, oui.
(Regarde autour d'elle dans la pièce avec agitation.)
Tu vois comme ils ont peu laissé. Que leur importe?
PEER GYNT, avec un sursaut.
Encore !
Je sais, c’est ma faute.
A quoi bon le rappeler?
(Durerneni.)
PEER GYNT, ACTE III
AASE
Toi ! Non, la maudite ivresse est la cause du malheur !
Mon cher gars, tu étais saoul ; ivre, on ne sait ce qu'on fait ; et d'avoir monté le bouc t'avait étourdi, c'est simple !
PEER GYNT
Oui, laissons ces bavardages, laissons toute cette histoire.
Les chagrins, renvoyons-les à plus tard... un autre jour.
(Il s*assied au bord du lit.)
Mère, tiens, causons ensemble ; mais rien que propos en l'air,...
oublions le laid, le mal, et tout ce qui blesse et froisse...
Ah, tiens, voilà le vieux chat ; il est donc toujours vivant?
AASE
Quel vilain coureur la nuit ; tu sais ce que ça présage !
PEER GYNT, détournant la conversation.
Au canton, quoi de nouveau?
AASE, souriant.
On dit qu'une fille aspire à monter dans les collines...
ŒUVRES D'ITALIE
PEER GYNT, vite,
Mads Moen est-il content?
AASE
Elle ne veut pas entendre, dit-on, les pleurs des deux vieux.
Tu devrais écouter ça tu saurais quoi faire, Peer, peut-être...
Le forgeron,
qu'en est-il advenu, dis?
AASE
Oh, laisse donc ce vilain.
Je dirai plutôt le nom de la fille, tu sais bien...
PEER GYNT
Non, nous causerons ensemble,...
mais rien que propos en Tair, oubliant le laid, le mal, et tout ce qui blesse et froisse.
As-tu soif? Veux-tu à boire?
Peux-tu t'allonger? Le lit est court. Hé mais,... c'est celui où, gamin, j'étais couché !
Te souviens-tu que souvent, sur mon bois de lit assise, le soir, tu me recouvrais et chantais lais et tensons.
PEER GYNT, ACTE III
AASE
Oui, tu t'en souviens ! Et puis, on jouait au traîneau, quand ton père s'en allait loin.
La peau était tablier, le plancher, un fjord glacé.
PEER GYNT
Oui, mais le plus beau de tout,...
t'en souviens-tu aussi, mère?...
c'était les chevaux ardents...
AASE
Crois-tu que je ne sais pas...?
C'était le chat de Kari que nous avions emprunté ; il était sur un billot...
PEER GYNT
Château à l’ouest de la lune, château à l'est du soleil, château de Soria Moria, étaient les buts de la course.
Un bâton pris dans l'alcôve fut le manche du fouet.
AASE
Je me pavanais au siège...
PEER GYNT
Tu laissais flotter les rênes, et te retournais, la course étant en terrain plat, pour demander si j'avais froid.
ŒUVRES D'ITALIE
Dieu te bénisse, ma vieille,...
tu avais une âme tendre... !
Tu ressens du mal?
AASE
Au dos ;
ça vient de la planche dure.
PEER GYNT
Étends-toi; je te tiendrai.
Tu vois, tu es bien couchée,
AASE, agitée.
Non, je veux changer.
PEER GYNT
Changer?
AASE
Oui, bouger ; c'est tout le temps.
PEER GYNT
Bon ! Étends sur toi la peau.
Je m'assieds au bois de lit.
Voilà ; écourtons la soirée par des lais et des tensons.
AASE
Prends plutôt le sermonnaire ; j'ai l'esprit si agité.
PEER GYNT
Au château Soria Moria c’est fête chez roi et prince.
PEER GYNT, ACTE III
Repose sur le coussin du traîneau ; je te conduis par la lande à cette fête,
AASE
Mais, cher Peer, suis-je invitée?
PEER GYNT
Oui, nous le sommes tous deux.
(Il jette une ficelle autour du siège oü est le chat y prend une baguette à la main y et s’assied devant au pied du lit,)
Hue, veux-tu courir, Noiraud !
Hein, mère, tu n'as pas froid?
On sent bien à la vitesse quand Grane se met en route?
Cher Peer, qu'est-ce donc qui sonne...?
PEER GYNT
Les sonnettes polies, mère !
AASE
Hou, comme ça sonne creux?
PEER GYNT
Maintenant on passe un fjord.
AASE
J’ai peur. Qu’est-ce qui soupire et gronde avec tant de force?
PEER GYNT
Les sapins murmurent, mère, sur la lande. Sois tranquille.
ŒUVRES d’ITALIE
AASE
Des feux éclatent au loin.
D'où proviennent ces lumières?
PEER GYNT
Des fenêtres du château.
Entends-tu que Ton danse?
AASE
Oui.
PEER GYNT
Saint Pierre est là, sur le pas, et il t'invite à entrer.
AASE
Il accueille?
PEER GYNT
Avec honneur, et il offre un vin exquis.
AASE
Du vin ! Avec des gâteaux?
Bien sûr ! Un plat tout garni.
Feu la doyenne prépare le souper et le café.
AASE
Mon Dieu, nous serons ensemble?
PEER GYNT
Aussi souvent que tu veux.
PEER GYNT, ACTE III
AASE
Oh, non, Peer, à quelle fête tu me mènes, moi, la pauvre !
PEER GYNT, claque son jouet.
Hue ; veux-tu courir. Noiraud !
AASE
Mon cher Peer, tu vas bien droit?
PEER GYNT, claque de nouveau.
C’est la grand’route.
AASE
Un tel train,
ça me rend si faible et lasse.
Là-bas le château se dresse ; la course est bientôt finie.
AASE
Je vais rester les yeux clos et compter sur toi, mon gars !
PEER GYNT
Vite, Grane, mon coursier !
La foule est grande au château ; on grouille et crie à la porte.
C’est Peer Gynt avec sa mère !
Qu’en dis-tu, sire Saint Pierre?
Mère entrera-t-elle pas?
Hein, tu peux chercher longtemps sans trouver si noble cœur.
ŒUVRES D’iTALIE
De moi je ne parle pas ; je peux bien m'en retourner.
Offrez à boire, j'accepte ; si non, je m'en vais content.
J'ai conté autant de blagues que le diable en une chaire, traité ma mère de poule qui gloussait et caquetait.
Mais vous allez l'honorer et la traiter comme il faut ; du pays ne vient personne ici de mieux aujourd'hui.,..
Oho, voici Dieu le père !
Saint Pierre, tiens-toi bien 1
(D'une voix ^rave.)
« Cessez vos airs d'intendant;
La mère Aase a libre entrée ! »
(Il rit haut et se tourne vers sa mère.)
Oui, n'en étais-je pas sûr?
Ça va être une autre danse !
( Inquiet.)
Pourquoi ce regard éteint?
Mère, as-tu perdu le sens?
(Il s'approche du chevet.)
N'ouvre pas de si grands yeux... !
Parle ; c'est moi, ton gars, mère !
(Il lui tâte le front et les mains avec circonspection: puis il jette le cordon sur la chaise et dit à voix basse :)
PEER GYNT, ACTE III
Ouida... Repose-toi, Grane; le voyage est terminé.
(Il lui ferme les yeux et se penche sur elle.)
Merci pour ta vie entière,
pour les coups et chants berceurs!,..
Mais remercie à ton tour...
(Il presse sa joue contre la bouche d*Aase.)
Bien ; c'est merci au cocher.
LA FEMME DE HUSMAND, entre.
C'est toi? Peer ! Alors nous sommes quittes du pire chagrin !
Mon Dieu, comme elle dort bien...
Ou bien est...
PEER GYNT
Chut ! elle est morte.
(Kari pleure près du corps, Peer Gynt arpente longuement la chambre; il s*arrête enfin près du lit.)
Veille à bien enterrer mère.
Je dois voir à fuir d'ici.
LA FEMME Tu t'en vas loin?
PEER GYNT
Vers la mer.
LA FEMME
Si loin !
PEER GYNT Et plus loin encore !
(Il sort.)