‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 66 sur 148 · ŒUVRES D’ITALIE PEER GYNT · texte numérisé non relu

ŒUVRES D’ITALIE PEER GYNT

Non, d’autres épreuves ont suivi ; des gens étrangers à cette affaire s’en sont mêlé à grands cris. Les pires furent les jeunes de la famille.

J’eus des duels avec sept d’entre eux.

C’est un temps que je n’oublierai pas, mais j’en suis sorti avec succès.

Du sang a coulé ; mais ce sang-là accroît la valeur de ma personne, et, en somme, renforce l’idée du bon gouvernement d’un destin.

Votre vue sur le cours de la vie vous élève à un rang de penseur.

Tandis que l’homme à opinions simples voit isolément toutes les scènes, et n’en finit pas de tâtonner, vous unissez tout en un ensemble.

Vous avez même norme pour tout.

Vous aiguisez tous jugements vagues, les groupez en rayons émanés de votre conception de la vie...

Et vous n’avez jamais étudié?

PEER GYNT

Je vous ai déjà dit que je suis un autodidacte, simplement.

Je n’ai rien appris avec méthode ; mais j’ai pensé et j’ai réfléchi, j’ai appris à lire un peu de tout.

PEER GYNT, ACTE IV

J'ai commencé n'étant plus bien jeune ; ça semble alors un peu difficile de se plonger dans page après page, et de tout avaler pêle-mêle.

L'histoire, je l'ai lue par morceaux ; le temps m'a manqué pour faire plus.

Et comme il faut, aux moments pénibles, se fonder sur quelque certitude, j'ai pris la religion par saccades.

C'est ainsi qu'elle glisse le mieux.

On ne doit pas lire à se gaver, mais pour voir ce qui peut être utile...

MASTER COTTON Ah, c'est pratique, ça !

PEER GYNT, allume un cigare.

Chers amis ;

Songez d'ailleurs au cours de ma vie.

Qu'étais-je à mon arrivée dans l'ouest?

Rien qu'un pauvre garçon les mains vides.

Il m'a fallu trimer dur pour vivre ; ce fut souvent rude, croyez-moi.

Mais la vie, mes amis, on y tient ; et, comme on dit, la mort est amère.

Bon ! La chance m'a été propice.

Ça marchait. Et comme j'étais souple, c'est allé toujours de mieux en mieux.

Dix ans plus tard j’étais le Crésus parmi les armateurs de Charlestown.

Mon renom volait de port en port, la fortune à bord me souriait...

ŒUVRES D'iTALIE

MASTER COTTON

Quel commerce était-ce?

PEER GYNT

Je livrais

surtout des nègres en Caroline, et en Chine, des statues de dieux.

MONSIEUR BALLON

Fi donc !

TRUMPETERSTRALE Diantre, mon ami Gynt !

PEER GYNT

Oui, vous trouvez qu’un tel trafic flotte bien près des limites du licite.

Je l’ai senti vivement moi-même.

Je le trouvais simplement affreux.

Mais vous pouvez me croire, on a peine à lâcher ce qu’on a commencé.

C’est, du moins, tout à fait difficile, quand on gère une aussi grande affaire, où travaillent des milliers de gens, de trancher tout à fait dans le vif.

Je ne peux souffrir ce « dans le vif )), mais d’autre part, je dois reconnaître que j’ai toujours eu très grand respect de ce qu'on appelle conséquences, et le fait de dépasser les bornes m’a toujours quelque peu effrayé.

De plus, je prenais déjà de l’âge, et j’approchais de la cinquantaine,...

PEER GYNT, ACTE IV

mes cheveux grisonnaient peu à peu ;

et bien que ma santé fût parfaite, cette pensée me parut fâcheuse :

qui peut savoir quand sonnera Theure où le jugement est prononcé, qui sépare les boucs des brebis.

Que faire, alors? Cesser le trafic dans la Chine, c'était impossible.

Je trouvai un biais ; en ce pays je fondai une affaire nouvelle.

Chaque printemps j'exportais des dieux ; j’expédiais des prêtres en automne, je leur fournissais tout ce qu’il faut, comme bas, bibles, et rhum, et riz...

iMASTER COTTON

A bénéfice?

PEER GYNT Bien entendu.

J'ai réussi. Inlassablement, pour chaque dieu acheté là-bas, ils ont eu un coolie baptisé, d'où neutralisation de l'effet.

Jamais la mission n'avait son champ en friche ; car les dieux colportés étaient tenus par elle en échec,

MASTER COTTON Bon, mais les articles africains?

PEER GYNT Là aussi, ma morale a gagné.

ŒUVRES D*ITALIE

J'ai compris que ce négoce était mal fait pour des gens d'âge avancé.

Car on ne sait quand on partira.

Et puis, il y a les mille pièges tendus par le camp des philanthropes, sans compter le danger d'être pris, et le risque des vents et tempêtes.

J'ai pensé : Peter, serre les voiles ; et tâche de réparer tes fautes !

J'achetai des terres dans le sud, conservai le dernier stock de viande, qui était de qualité extra.

Ils furent florissants, gros et gras, ce fut une joie pour eux et moi.

Oui, j'ose dire sans me vanter que je les ai traités comme un père,...

ce qui rapportait de bonnes rentes.

J'ai construit des écoles, afin que la vertu pût être toujours maintenue à un certain niveau, et je veillai sur son thermomètre avec soin, pour qu'il ne baissât pas.

Aujourd’hui, je me suis retiré complètement de ces entreprises ;...

j'ai vendu la plantation, avec tout l’outillage, le vif compris.

Et le jour du départ, j'ai donné gratis un grog à petits et grands, qui en furent saouls, hommes et femmes, de plus, du tabac en poudre aux veuves.

C'est pourquoi j’espère, si la phrase :

PEER GYNT, ACTE IV

qui ne fait pas de mal, fait le bien,

n*est pas seulement propos en Tair,

faire oublier Terreur du passé,

car je peux compenser mes péchés

par des vertus, plus que beaucoup d’autres.

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