‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 7 sur 148 · ROMANTISME RÉALISTE · texte numérisé non relu

ROMANTISME RÉALISTE

Jean contient aussi une critique de Tengouement pour les légendes populaires. Chez les écrivains norvégiens contemporains, on pouvait observer le contraste dans les façons de traiter ces légendes. Andréas Munch représentait le stade sentimental et Asbjômsen le stade réaliste. Welhaven était intermédiaire, mais tendait à se rapprocher de plus en plus d’Asbjôrnsen. Celui-ci, d’ailleurs, n'était devenu pleinement luimême que dans les recueils qu’il avait publiés sans la collaboration de Jôrgen Moe, et sous le titre de contes et légendes, il donnait souvent des tableaux de vie populaire où il n’y a pas trace d'idylle ni de romantisme. Or, Ibsen était un admirateur d’Asbjornsen et Moe, et avait pleine conscience de leur importance dans l’histoire de la littérature norvégienne, dont une nouvelle période, selon lui, avait été ouverte par eux '.

On a pu dire que le réalisme d’Asbjornsen allait jusqu’à un naturalisme qui fait penser aux peintres flamands ^ ce qui s'applique aussi à Holberg. Ibsen avait le goût d’un tel réalisme, en même temps que du comique, et c’est pourquoi il goûtait Asbjômsen comme il goûtait Holberg. Dès 1851, d’ailleurs, la double influence de ses camarades paysans Vinje et Botten Hansen avait fortement agi dans ce sens, et les « Mystères norvégiens » et « Les Noces de la Houldre » de celui-ci, publiés dans Andhrimner, doivent être comptés parmi les œuvres qui ont contribué à la naissance de Peer Gynt, et le folklore idyllique y est déjà bafoué. Peer Gynt est si loin d'appartenir à la tendance du romantisme national, que ce poème est, au contraire, en réaction contre lui, à l'égard des légendes populaires, aussi forte que l'était le poème « Aux complices » contre l’emploi, en littérature, de l’histoire ancienne de la Norvège. Sous ce rapport, on peut considérer Peer Gynt comme le complément de Br and. Seulement, il y a cette différence que

• Tome V. p. 408. Article de 1858.

* Henrik Jæger, Norske forfatteret p. 73.

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la condamnation de la vanité nationale suscitée par les sagas conduit Ibsen à chercher des motifs ailleurs, dans la vie moderne, tandis que la condamnation de l'idyllisme le conduit à utiliser le folklore lui-même dans un esprit réaliste et sous une forme ironique.

Botten Hansen était le précurseur, et Ibsen, en écrivant son nouveau poème dramatique, a certainement songé souvent aux « Noces de la Houldre », où il avait déjà pris deux vers de La Comédie de VAmour. Il s'en est inspiré plusieurs fois, et comme les trois actes de Botten Hansen provenaient directement du Faust de Goethe, Peer Gynt se trouve en provenir indirectement. Ceci n'exclut nullement la possibilité d’une influence plus directe de Faust, qu’Ibsen certainement connaissait bien, mais Gœthe ne passe qu'après Botten Hansen, et ne compte pas dans l'invention de Peer Gynt,

Le conte d'Asbjôrnsen traité avec une ironie réaliste devait fournir une image du peuple norvégien tel que le voyait Ibsen en 1866, c'est-à-dire à peu près tel qu’il l'avait vu depuis qu'il avait quitté la Norvège, car sa colère contre le manquement aux promesses faites dans les fêtes d'étudiants Scandinaves ne désarmait pas. En 1869 il s'indignera encore à propos d'une nouvelle invitation à de semblables fêtes par les étudiants de Kristiania : « Je croyais que ces gens-là, pourtant, avaient suffisamment crié leur mensonge de scandinavisme *. » Pour lui, les Norvégiens étaient un peuple de fanfarons qui aimaient se vanter de leurs prouesses passées et futures, mais parfaitement incapables de la décision nécessaire pour accomplir leurs exploits annoncés. Peer Gynt se prêtait fort bien à une interprétation de ce genre.

Les sentiments d'Ibsen à l'égard du peuple norvégien à cette date sont un fait bien établi. Un jeune écrivain norvégien, Kristofer Janson, arrivé en automne 1866 à Rome, où il passa

• Lettre du 14 mars 1869 à Hegel, Breve, I, p. 179.

SÉVÉRITÉ A l'Égard de la Norvège 15

l'hiver et fut souvent reçu chez Ibsen, dit qu'il appelait toujours les Norvégiens « les gredins » (kjeltringerne), et il trouve d'ailleurs que sa colère était justifiée Un ami danois parle de ses tirades amères contre la Norvège La volonté d'Ibsen de ne pas retourner en Norvège revient comme un refrain dans la plupart de ses lettres pendant des années. Il écrit : « J'éprouve une angoisse qui me dit qu'à notre peuple n'est pas accordée l’éternité, mais seulement un terme » Il estime que la vie en Norvège est terriblement ennuyeuse ; c'est « un ennui qui tue l’esprit, abat la volonté ; la malédiction attachée à des conditions mesquines est de rapetisser les âmes ^ ». Tout au plus peut-il lui arriver de dire, dans un moment plus apaisé : « Quand je rentrerai, je n'en sais rien. Je suis déjà bien habitué ici et m’y sens chez moi ; mais il faudra tout de même que je retourne au pays un jour \ » Et en octobre 1866, au moment même où le sujet de Peer Gynt a commencé à le tenter, il a écrit : « Dans un an ou deux je pense remonter vers le nord, mais sûrement pas plus loin que Copenhague ; si je peux de temps en temps faire en Norvège un voyage d’été, je trouve que c'est la combinaison la meilleure »

On voit que s'il porte un jugement sévère, Ibsen a l’esprit constamment occupé de la Norvège. Brand et Peer Gynt le prouvent assez, ainsi que ses lettres. S'il parle dans celles-ci du peuple italien, c'est uniquement pour comparer sa conduite à celle du peuple norvégien. Il n'a de relations qu'avec la colonie Scandinave, ne lit que des journaux Scandinaves. Le seul objet, depuis deux ans, qui l'ait occupé, bien qu'il ne concerne

* Kristofer Jansen, Hvad jeg har oplevet, p. 71.

* Fr. G. Knudtzoii, Ungdomsdage (t. XLIX de la collection Memoirer og Breve)t p, 161. Les souvenirs de Knudtzon concernent ici les premiers mois de 1867.

* Lettre à Bjôrnson du 4 mars 1866, Breve^ I, p. 109-110.

* Lettre à Magdalene Thoresen du 15 octobre 1867, ibid.y p. 153.

* Lettre à Botten Hansen du 22 juillet 1866, ihid., p. 134.

® Lettre à Bjôrnson, ibid,j p. 144.

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pas la Norvège, c’est le spectacle des trésors d’art de Rome, surtout des monuments antiques, et encore est-ce là un spectacle qui ramène sa pensée à des considérations sur les nations qui peuvent disparaître, — lorsqu’elles l’ont mérité. Tout cela montre un ardent amour de son pays. Qui aime bien châtie bien. Sans doute Ibsen n’a jamais aimé la Norvège autant que lorsqu’il l’a le plus fortement honnie.

Cette disposition lui était d’ailleurs naturelle et n’était que renforcée à cette époque, par sa grande colère à propos du Slesvig. En 1879, alors que cette colère était apaisée, Ibsen montrait la même double tendance, surtout lorsqu’il se trouvait avec Camilla Collett, dont le patriotisme était de même nature. Un témoin fréquent de leurs conversations a écrit : « ...lorsque Ibsen et Mme Collett avaient trouvé plaisir toute la soirée à souligner tous les aspects sombres de la vie de chez nous, ils finissaient toujours par chanter en bel accord un hymne à la gloire de la patrie. Au fond de leurs coeurs, ils avaient l’esprit plus norvégien que nous autres*. »

C’est pourquoi Ibsen n’a pas eu de peine à rendre son Peer Gynt sympathique, même lorsqu’il se moquait le plus de sa vanité, de ses mensonges et de sa faiblesse de volonté. Il est épris de son personnage. Il l’accuse et il le ménage. Il montre ses qualités dans ses défauts mêmes, il le fait capable de sentir le charme de Solvejg, et lorsque Peer Gynt s’enfuit au lieu de rentrer dans sa cabane, c’est bien là un acte lâche, mais dont l’excuse est noble, car il lui est inspiré par son respect pour la pureté de la jeune fille. La condamnation du jeune paysan ne pouvait, évidemment, être irrévocable, et Ibsen a dû le comprendre, et, dès le début, vouloir qu'elle ne le fût pas.

Du moment qu’Ibsen s’est décidé à tracer un portrait du paysan norvégien, il a certainement pensé à VAdam Homo de Paludan Millier, où le peuple danois est dépeint de façon non

’ John Paulsen, yjye erifklringer, p. 115-116.

ANALOGIE AVEC a ADAM HOMO »

moins satirique. Ce n*est pas Texemple d'Adam Homo qui lui a suggéré d’écrire Peer Gynt, mais aussitôt l’idée venue, l’analogie lui est apparue, et ne l’a pas détourné de son projet, malgré sa crainte d’être accusé de plagiat. Les différences entre les deux œuvres devaient, par ailleurs, être trop grandes, puisque le héros de Paludan Müller devenait un grand bourgeois anobli, après une vie raisonnable et correcte, et que celui d’Ibsen courait des aventures fantastiques. Au premier convenait la forme du roman en vers, tandis que la forme dramatique, plus naturelle à Ibsen, s’imposait pour le second. Ibsen ne craignit donc même pas de faire au vaste poème de Paludan Müller un emprunt très visible, le motif de la rédemption finale étant pris dans Adam Homo, qui meurt entre les bras de son ancienne fiancée délaissée, Alma. Il est vrai qu’Ibsen aurait pu trouver ce thème de la rédemption par la femme en mainte œuvre de la littérature. Il aurait pu se rappeler, notamment, la chanson d’Erik et Svanhvide, que lui-même avait utilisée dans Le Soir de la Saint Jean Mais je crois plutôt à l’influence d'Adam Homo et l’analogie de Solvejg avec Alma ne lui a sûrement pas échappé.

Mais dans l’invention de Peer Gynt est intervenu un élément plus personnel que la critique et l’amour du peuple norvégien, et pour s’en rendre compte, il est nécessaire d’analyser les sentiments intimes d’Ibsen en octobre 1866. Peu après l’achèvement de sa pièce, il a écrit à Bjôrnson : « Ne crois pas que je suis un toqué vaniteux ! Tu peux croire qu’à mes heures de recueillement je sonde, fouille et dissèque très à fond au dedans de moi, et cela, aux endroits où ça me démange le plus ^ » Et il a écrit plus tard : « Brand est moi-même à mes meilleurs moments, aussi sûrement que j’ai, par autodissection, dévoilé maint trait, tant dans Peer Gynt que dans Stens-

* Tome III, pp. 322-323.

* Lettre du 9 décembre 1867, Breve, I, p. 159.

T. VIII

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gaard ^ » C'est donc lui-même qui nous invite à cette analyse, précisément à propos de Peer Gynt, et qui nous indique qu’il s'est pris lui-même pour modèle — en partie — de son héros.

Or, en octobre, il était à plus de six mois de la parution de Brand. Il éprouvait une très vive satisfaction de son succès, car son existence, si précaire depuis trois ans, se trouvait tout d'un coup rétablie, et même indéfiniment assurée. Pourtant, sa satisfaction n'était pas entière. On a vu combien il était habitué à porter sur ses propres oeuvres un jugement ferme, tout à fait indépendant du succès. Il avait condamné Le Tertre du Guerrier y à la première représentation, malgré l'accueü assez favorable du public, et il a longtemps considéré Madame Inger d'Œstraat comme sa meilleure pièce, malgré un complet échec, même après le grand succès de La Fête à Solhaug. Il avait eu le temps, en octobre, de s’apercevoir que son Brand était mal compris, aussi mal par le public que par les critiques. Et il avait voulu, avec ce drame, produire un effet, exercer une action. C'est pour cela qu’il l’avait écrit « avec un enthousiasme de croisé ». S'identifiant avec Brand, il s'était admiré lui-même d'oser une œuvre pareille. Et il constatait que l'œuvre ne réalisait en rien ses hautes intentions. Il subissait donc un échec au moins partiel, sur un point où il était bien obligé de s’incliner devant le verdict du public, puisque l’acquiescement des lecteurs à ses idées était la mesure même de l’influence qui avait été son but. Et cet échec était cuisant. Son enthousiasme de croisé devenait ridicule à ses yeux. Comment avait-il pu s'emballer au point de s’imaginer qu'il allait devenir une sorte de directeur de conscience du peuple avec un poème? Il avait été le jouet d'une illusion, s'était menti à lui-même. Comme un Peer Gynt, il avait voulu être empereur et s’était seulement grisé avec des mots. Si l'idée que son vrai devoir aurait été de s'engager lui est jamais venue,

* Lettre à Peter Kansen du 28 octobre 1879, ibid.y p. 214.

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