LA DÉCEPTION CAUSÉE PAR <( BRAND
je croirais volontiers que ce fut à ce moment où son Btand est devenu pour lui une déception. Il n'a qu'à « fouiller au dedans de lui-même » pour rencontrer Peer Gynt. Et il se sent humilié.
Cette autodissection impitoyable justifie ce qu'il a écrit plus tard : « Ne croyez pas que je sois aussi malveillant à l'égard de mes compatriotes que beaucoup de gens m'accusent de l'être. Et en tout cas je peux vous assurer que je ne suis pas plus indulgent pour moi-même que pour les autres '. »
On n'a, bien entendu, aucune confidence directe d'Ibsen qui certifie que telle a été la conclusion de l'examen de luimême auquel il dit s'être livré à propos de Peer Gynt. On ne peut douter pourtant qu'il s'est identifié ainsi avec le héros du conte d'Asbjôrnsen. Son exaltation comme auteur de Br and se marque, après l'achèvement du drame, dans plusieurs de ses lettres, et encore, le 15 avril 1866, peu après la publication du volume, dans sa pétition au roi. On n'en verra plus trace par la suite. Brand a évidemment cessé d'être à ses yeux l'œuvre qu’il avait voulue, grande comme action aussi bien que comme poème.
Il ne la renie pas. Il continue à y trouver un réel mérite littéraire. Sous ce rapport, il en est fier. Mais il la renie en tant qu'œuvre d'action, alors que c’était ce qui lui avait paru le plus important. Il en viendra même à écrire :
Brand est un ouvrage esthétique purement et simplement, et absolument rien d^autre. Ce qu'elle peut avoir démoli ou construit ne me regarde pas du tout. Elle est née en son temps comme résultat d'impressions reçues — non d'événements vécus ; — c’était pour moi une nécessité de me libérer sous une forme littéraire de quelque chose qui était consommé dans mon for intérieur ; et lorsque par ce moyen, j'en ai été débarrassé, mon livre n’a plus eu aucun intérêt pour moi *.
On voit comme il a délibérément effacé de son souvenir, quatre ans plus tard, ce qui, d'abord, avait été pour lui l’essen-
* Lettre à Laura Kieler du ii juin 1870, BrevCy I, p. 208,
* Ibid.y p. 209, même lettre.
tiel. Mais à la fin de 1866 il en était encore à la conception qui s’était affirmée en lui pendant qu’il écrivait Brand, et qui lui faisait condamner l’esthétisme « isolé et prétendant valoir par lui-même » A un jeune Danois avec qui il causait volontiers, surtout de questions esthétiques, il déclarait que son idéal du poète était les prophètes de l’Ancien Testament ^ C’était bien le rôle qu’il avait voulu jouer avec son Brand. Et à défaut de s'élever à ce rang, le poète peut avoir un certain mérite, mais, disait-il à ce jeune ami, « le critique esthétique et littéraire, par la nature de son travail, occupe une place plus haute que le poète, qui est l'objet de la critique » ^
Ibsen se sentait donc rabaissé à un niveau inférieur à celui qu’un moment il avait cru atteindre. Par ses prétentions illusoires, il avait quelque ressemblance avec Peer Gynt. Pourtant, il était parvenu, grâce à un effort tenace, à faire une œuvre, sans doute moins grandiose, mais encore méritoire, et par là il s’opposait à Peer Gynt, et prenait sa revanche de sa ressemblance partielle. C’est peut-être ce besoin de revanche qui lui a fait reprendre et transformer une scène du « Brand épique », dont il n’avait pas trouvé l'emploi dans son drame. On se rappelle qu’il avait raconté l’histoire d’un jeune paysan qui se coupe un doigt afin d’échapper au service militaire quand la guerre menace. L’indignation de Brand est, naturellement, sans restriction. Dans Peer Gynt, l’acte demeure tout aussi blâmable, mais le paysan est peint comme un homme à courte vue, qui du moins, dans sa vie humble de travailleur attaché à la glèbe, montre la même énergie dont il a fait preuve en se mutilant. Sur un plan inférieur, il est, du moins, un citoyen utile. De même Ibsen, semblable à Peer Gynt par le ridicule de s’être cru prophète, a su, avec une louable ténacité, conquérir sa place comme poète d’un moins haut rang.
• Lettre à Bjornson du 12 septembre 1865, ibid., p. 98.
^ Fr. G. Knudtzon, op. cit., p. 217 (?).
2 Ibid.J p. 163.