‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 74 sur 148 · V. EBERKOPF · texte numérisé non relu

V. EBERKOPF

Je chipe tout en masse !

(Il descend à la yole.)

MASTER COTTON

Alors, mon propre intérêt m'ordonne de chiper aussi.

(Il suit Vautre.)

TRUMPETERSTRALE C'est un gredin !

MONSIEUR BALLON Un tour de scélérat... ! Mais... enfin !

(Il suit les autres.)

TRUMPETERSTRALE

Il faut bien que je les accompagne,...

mais je proteste devant le monde !

(Il les suit.)

(Un autre endroit de la côte. Clair de lune et nuages qui passent. Le yacht s'éloigne à toute vapeur.)

PEER GYNT, court le long du rivage. Tantôt il se pince le bras^ tantôt il regarde la mer.

Cauchemar... fiction!... Non, je vais m'éveiller!

Il gagne le large ! Et à toute vitesse... !

Non, fiction ! Je dors ! Je suis ivre, égaré !

(Il se tord les mains.)

PEER GYNT, ACTE IV

Il ne se peut pas que je meure, quand même !

(Il s*arrache les cheveux.)

Un rêve ! Je veux que ce ne soit qu'un rêve !

Oh ! c’est effrayant ! Hou, ce n'est que trop vrai !

Mes ânes d'amis !... Écoute-moi, mon Dieu 1 Toi si équitable et sage 1 Oh, vois et juge !

(Les bras tendus.)

C'est moi, Peter Gynt 1 Seigneur, vois où j'en suis! Porte-moi secours, père, ou je suis perdu !

Qu'ils fassent machine arrière ! Qu'ils reviennent ! Brouille le gréement 1 Arrête les voleurs !

Laisse donc en plan les affaires des autres !

Le monde ira bien tout seul en attendant !...

Non, il n'entend pas... sourd, comme d'habitude !

C'est joli ! Un Dieu qui ne voit rien à faire !

(Il fait signe en haut.)

Hé ! J'ai renoncé à la plantation nègre 1 Et j'ai envoyé des missions en Asie !

Un bon procédé, ça vaut bien la pareille !

Fais que je revienne à bord !...

(Une gerbe de feu jaillit du yacht et une épaisse fumée s'en échappe; on entend une détonation sourde; Peer Gynt pousse un cri et tombe sur le sable; peu à peu la fumée se dissipe^ le navire a disparu.)

PEER GYNT, pâle^ à mi-voix.

Le châtiment !

Coulé corps et biens en un clin d'œil !

Oh, que soit loué le hasard de la chance...

Un simple hasard? Non, non, c'est mieux que ça.

Ils devaient périr et moi être sauvé.

ŒUVRES D'ITALIE

Oh, merci, louange à toi qui me préserves et veilles sur moi, malgré toutes mes fautes...

(Il respire profondément.)

Oh, comme on se sent tranquille et assuré quand on sait jouir de protection spéciale.

Mais dans le désert ! Où trouver eau et vivres? Oh, je trouverai. Il comprendra bien. Lui.

Ce n'est pas si grave

(A voix haute et insimiante.)

il ne veut certes pas mon malheur, à moi, pauvre petit moineau !

Il faut Tesprit humble. Et lui laisser le temps.

Au Seigneur d'agir; ne pas perdre courage...

(A vec un sursaut d'effroi.)

Est-ce un lion, là, dans les roseaux, qui gronde?...

Non, pas de lion.

(Claquant des dents,) (Il s'enhardit.)

Un lion ; hé, parbleu, ces animaux-là se tiennent à l'écart.

C'est qu'on n'aime pas se battre avec son maître. Ils ont de l'instinct ;... ils sentent qu'il y a péril à jouer avec des éléphants...

Tout de même... Il faut que je me trouve un arbre. Là, des acacias et palmiers se balancent ; si j'y peux grimper, je serai à l'abri,...

surtout si je peux, avec un ou deux psaumes...

(Il grimpe.)

PEER GYNT, ACTE IV

Le matin, au soir n*est pas du tout pareil, dit la Bible, on a souvent cité ce mot.

ni s'installe,)

Qu'il fait bon sentir son esprit surhaussé.

Penser noblement, c*est plus que d'être riche. Fonder tout sur Lui. La coupe de misère, il sait ce que je suis capable d’en boire.

Envers ma personne il a un cœur de père

(li jette un coup d'oeil sur la mer, et murmure avec un soupir.)

mais bon économe,... oh non, il ne l’est pas !

(Nuit. Camp marocain aux confins du désert. Feu de garde et guerriers au repos.)

UN ESCLAVE, entre et s'arrache les cheveux.

Le cheval blanc de l'empereur n'est plus là !

UN AUTRE ESCLAVE, entre et déchire ses vêtements. L'habit sacré de l'empereur est volé !

UN SURVEILL.ANT, entre.

On aura cent coups sous la plante des pieds si l'on ne fait pas le voleur prisonnier !

(Les guerriers montent à cheval et partent au galop dans toutes les directions.)

ŒUVRES D’ITALIE

(Point du jour. Le groupe d’arbres, acacias et palmiers.)

PEER GYNT, dans Varbre^ une branche cassée à la main^ se défend contre une bande de singes.

Qu'ils sont assommants ! Nuit bien désagréable !

(Il frappe autour de lui.)

Te voilà encore? Quelle malédiction !

Ils jettent des fruits. Non ; c'est tout autre chose.

Le singe, c'est un animal dégoûtant !

Il est écrit : il faut veiller et lutter.

Mais, fichtre, je ne peux pas ; je suis fourbu.

(Est de nouveau dérangé; avec impatience.)

Il me faut mettre ordre à ces manières-là !

Il faut essayer de prendre un de ces drôles, l’accrocher, le dépouiller, et me vêtir de sa peau poilue le mieux que je pourrai, les autres croiront ainsi que j’en suis un...

Nous autres hommes, que sommes-nous? Flocons.

Et l’on doit un peu s’adapter aux usages...

Encore une bande ! Ils grouillent et affluent. Allez-vous-en ! Pfuh ! Ils sont comme des fous.

Si j’avais une fausse queue seulement,...

de quoi ressembler un peu à une bête...

Quoi donc? Ça s’agite au-dessus de ma tête... !

(Il regarde en Vair.)

C’est le vieux,... les mains pleines de saletés... !

(Il se blottit et se tient tranquille un moment. Le singe fait un mouvement: Peer Gynt se met à lui parler doucement comme à un chien.)

PEER GYNT, ACTE IV

Eh bien, tu es là,... te voilà, mon vieux Buss !

Il est gentil, lui ! On peut Tamadouer !

II ne voudra pas jeter... bien sûr que non...

C*est moi ! Ta-ti-ti ! Nous sommes bons amis ! Ha-hu ! Tu entends que je connais ta langue?

Buss et moi, on est de bonnes connaissances Demain, Buss aura du sucre... ! L’animal !

Toute la charge sur moi ! C’est dégoûtant !...

Ou bien ça se mange? Hum, le goût était vague ; mais le goût, c’est une affaire d’habitude.

Quel est donc le penseur qui a dit un jour :

Il faut cracher et compter sur l’habitude?... Voilà les petits aussi !

(Il se démène et frappe,)

C’est trop absurde que l’homme, ce chef de la création, se voie obligé... ! Oh, main forte, main forte!

Le vieux est vilain, mais les jeunes sont pires !

(Le matin de bonne heure. Terrain pierreux avec vue sur le désert. D*un côté une gorge de montagne et une caverne.)

Un voleur et un receleur dans la gorge de montagne avec le cheval et le costume de Vempereur. Le cheval^ sellé somptueusement^ est attaché à un rocher. Des cavaliers au loin.

LE VOLEUR

Les langues des lances, qui lèchent et jouent,...

regarde !

ŒUVRES d’iTALIE

LE RECELEUR Je sens que ma tête va rouler dans le sable !

Malheur !

LE VOLEUR, croise les bras sur sa poitrine»

Mon père volait; son fils doit voler.

LE RECELEUR Mon père recélait ; son fils doit recéler.

LE VOLEUR

Tu dois subir ton sort.

Tu dois être toi-même.

LE RECELEUR, écouiaiü.

Des pas au fourré !

Fuyons ! Mais où?

LE VOLEUR

La caverne est profonde et le prophète est grand !

(Ils s'enfuient^ abandonnant leurs richesses. Les cavaliers se perdent dans le lointain,)

PEER GYNT, entre, taillant une flûte dans un roseau.

Que cette heure matinale est délicieuse !...

Sur le sol le scarabée roule sa boule ; le colimaçon a quitté sa coquille.

Le matin, vraiment, a de Tor dans la bouche...

Dans les feux du jour, c'est une étrange force qui par la nature a été déposée.

PEER GYNT, ACTE IV

On se sent tranquille, et le courage croît, au besoin on lutterait contre un taureau...

Quel calme partout ! Les joies de la campagne,... c'est curieux que je les aie tant négligées ; et que Ton s'enferme dans les grandes villes, rien que pour subir la racaille importune...

Tiens ; c'est le lézard qui court de tous côtés, qui ne pense à rien et happe à l'occasion.

Dans la vie des animaux, quelle innocence.

Chacun suit recta l'ordre du créateur, conserve sa marque propre ineffaçable, lui-même toujours, qu'il se querelle ou joue, lui-même, tel qu'au Sois ! de son premier jour.

(Il met son binocle sur son nez.)

Un crapaud. En plein milieu d'un bloc de grès. Pierre tout autour. Seule la tête sort.

Il est là, et comme à travers une vitre il voit le monde, et... est à lui-même... assez.

(Il réfléchit.)

Assez? Et lui-même...? Où ça se trouve-t-il?

dans quelque grand livre, enfant, j'ai dû le lire. Dans le sermonnaire? Ou bien dans les Proverbes? C'est triste; d'année en année je constate que je perds le sens du temps et des endroits.

(Il s'assied à Vombre.)

C'est bon, ce repos, les jambes étendues.

Tiens, des fougères. Des racines mangeables.

(Il y goûte un peu.)

ŒUVRES d'ITALIE

C'est bon pour nourrir plutôt des animaux;... mais il est écrit : maîtrise ta nature !

Et Ton trouve encore : il faut courber T orgueil.

Et qui s'humilie recevra les honneurs.

(Agité.)

Les honneurs? Oui, ce sera mon sort;...

on ne peut penser qu'il en soit autrement.

La destinée va m'aider à m'en aller, et tout disposer pour que je réussisse.

Ce n'est qu’une épreuve, et le salut viendra,... si seulement Dieu m'accorde la santé.

(Il écarte ses pensées^ allume un cigare, s'allonge, et regarde le désert,)

A perte de vue, quelle désolation !...

Tout au loin, là-bas, se promène une autruche...

Que faut-il penser de ce qu'au juste Dieu a bien pu vouloir avec ce vide mort?

Désert dénué des sources de la vie, tout brûlé, sans rien qui profite à personne ; toute une fraction du monde reste inculte ; depuis que la terre existe, ce cadavre n'a pu remercier même son créateur,...

pourquoi fut-il fait?... La nature gaspille...

Est-ce un océan, là, vers l'est, cette nappe qui brille? Impossible ; illusion des sens.

La mer est à l'ouest ; elle est plus haut, derrière, la chaîne fait digue entre elle et le désert.

(Assailli par une idée.)

La digue? Alors, je pourrais... ! Les monts sont bas. La digue ! Il suffit de percer un canal,...

Comme un flot de vie, les eaux, par cette passe, coulant à grands flots, rempliraient le désert !

Ce tombeau brûlant ne serait plus bientôt qu'une vaste mer où les vagues se jouent.

Oui, les oasis la parsèmeraient d'îles, l'Atlas verdirait au nord, rive escarpée ; les voiliers, ainsi que des oiseaux légers, couperaient au sud les voies des caravanes.

Un air pur dissiperait les souffles lourds, et les nuages répandraient la rosée ; les gens bâtiraient une ville après l'autre, et l'herbe croîtrait autour des palmiers sveltes.

Le pays au sud du mur du Sahara deviendrait bientôt côte civilisée.

Tombouctou aurait ses chantiers à vapeur ; le Bomou serait colonisé très vite ; par l'Abyssinie, le savant monterait au Nil supérieur, tranquille en son wagon.

En grasse oasis, au milieu de ma mer, je veux implanter la race norvégienne ; le sang paysan est royal, à peu près ; le reste viendra du croisement arabe.

Autour d'une crique au rivage ascendant, je mettrai Peeropolis, la capitale.

Le monde est désuet ! Le tour de Gyntiana, mon jeune pays, est maintenant venu !

(11 saute sur ses pieds.)

Oui, des capitaux seulement, et c'est fait...

Une clef d'or pour la porte de la mer !

Croisade contre la mort ! Le ladre avide ouvrira son sac, qu'il couve à ne rien faire.

ŒUVRES D'iTALIE

A la liberté on aspire partout

tel Tâne dans Tarche, au monde j'enverrai

un appel, et porterai la délivrance

aux beaux rivages futurs, captifs encore.

En avant ! Des capitaux à l'est ou l'ouest !

Mon royaume,... ou la moitié pour un cheval!

(Le cheval hennit dans la gorge.)

Un cheval! Des vêtements!... Joyaux,... épée!

(Il s*approche.)

Impossible! Si, réel.,.? Quoi! J'ai bien lu que la volonté transporte des montagnes;...

mais qu'elle transporte aussi bien un cheval...? Baste, c'est un fait que voici le cheval;...

ab esse ad posse, peu importe la suite...

(Il revêt le costume et se regarde.)

Voilà, Sir Peler,... turc de la tête aux pieds! Non, sait-on jamais ce qui peut arriver?...

Bien, dépêche-toi, Grane, mon bon coursier !

(Il monte en selle.)

Un étrier d'or pour appuyer mon pied !

A l'équipement on reconnaît les grands !

(Il court au galop dans le désert.)

(Tente chez un chef arabe, isolée dans une oasis.)

PEER GYNT, dans son costume oriental^ reposant sur des coussins, U boit du café et fume une longue pipe. ANITRA et un groupe de filles dansent et chantent devant lui.

LE CHŒUR DES FILLES Le prophète est venu !

Le prophète, seigneur qui sait tout,

PEER GYNT, ACTE IV

ii !r

il est venu à nous, par la mer de sable chevauchant !

Le seigneur qui jamais ne se trompe, il est venu à nous, sur la mer de sable voguant !

Jouez flûte et tambour; le prophète, le prophète est venu !

ANITRA

Son coursier est le lait blanc qui coule aux fleuves du paradis.

Pliez vos genoux ! Courbez vos têtes !

Ses yeux sont des étoiles douces qui luisent. Mais nul enfant de la terre ne supporte le fulgurant éclat de ces étoiles !

Il est venu par le désert.

Or et perles bondissaient sur sa poitrine.

Il faisait clair au long de sa course.

Il faisait sombre derrière lui ; derrière, simoun et sécheresse.

Lui, le superbe, est venu !

Il est venu par le désert, paré comme un fils de la terre.

La Kaaba, la Kaaba est vide lui-même Pavait prédit !

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