LE CHŒUR DES FILLES
Jouez flûte et tambour ; le prophète, le prophète est venu.
(Les filles dansent sur une musique discrète.)
ŒUVRES D'ITALIE
PEER GYNT
J'ai lu imprimé... et la phrase est bien vraie. .
« on n'est pas prophète en son propre pays... »
Ce que j'ai ici me convient beaucoup mieux que la vie des armateurs de Charlestown.
Il y avait là quelque chose de creux, d'emprunté, au fond, et, en somme, de trouble jamais parmi eux je ne me suis senti chez moi, ni vraiment un homme du métier.
Et qu'allais-je aussi faire en cette galère?
Fouiller et fouiller au fatras des affaires.
Quand j'y réfléchis, je ne comprends pas ça;... c'est ainsi que ça s'est trouvé, voilà tout...
Oui, être soi-même en se fondant sur l’or, c'est comme bâtir sa maison sur le sable.
Les gens vont pour montre, anneau, et autres riens, remuer la queue et ramper dans la boue ; ils saluent un bijou en tête d'épingle ; mais épingle, anneau, ne sont pas la personne... Prophète, voilà un état bien plus net.
On sait, tout au moins, à quel point on en est.
Si l'on réussit, c'est l’homme qui reçoit l'ovation, et non sa bourse et son argent.
On est ce qu'on est, il n'y a pas à dire ; on ne doit merci à nul hasard ni chance, on n'a ni brevet ni crédit octroyé...
Prophète ; voilà qui me convient fort bien.
Et cela s'est fait de façon si soudaine,...
rien qu'en galopant à travers le désert, où j'ai croisé des enfants de la nature.
PEER GYNT, ACTE IV
Le prophète était venu ; affaire claire.
Je n’avais aucune intention de tromper... ; c’est très différent, mensonge et prophétisme ; et puis, en tout temps, je peux me retirer.
Je ne suis pas lié ; cela n’est pas mauvais... ; c’est d'ordre privé, presque ; et je peux partir,... mon cheval est prêt,... comme je suis venu; bref, je suis le maître de la situation.
ANITRA, s'approche de Venirce.
Prophète et seigneur I
PEER GYNT
Et que veut mon esclave?
ANITRA
Les fils du désert, attendant là, dehors, voudraient être admis à te contempler...
Halte !
Dis-leur qu’ils s’assemblent à distance, dis-leur que j’entends leurs prières de loin ;
Ajoute qu’ici je n’admets aucun homme !
Les hommes, enfant, sont une triste espèce,... une boue immonde est le nom qu’ils méritent !
Tu ne saurais croire avec quelle impudence ils ont pris... péché, mon enfant, je veux dire!... Mais enfin, passons ! Dansez devant moi, femmes ! Je veux oublier les fâcheux souvenirs.
LES FILLES, dansant.
Le prophète est bon ! Le prophète s’attriste du mal exercé par les fils de la terre !
T. VIII
ŒUVRES D'ITALIE
Le prophète est doux ; louée soit sa douceur ; il ouvre aux pécheurs les voies du paradis !
PEER GYNT, suivant des yeux Anitra pendant la danse.
Rapides comme baguettes de tambour sont ses jambes. Hé ! la garce est avenante.
Ses formes sont bien un peu extravagantes,... peu conformes aux nonnes de la beauté; mais la beauté, qu'est-ce? Un usage établi,... monnaie qui a cours en tel lieu, tel moment.
Et l'extravagance est justement plaisante quand on a joui pleinement du normal.
La griserie manque à ce que la loi règle.
Ou très rebondi, ou extrêmement maigre ; ou jeune et timide, ou vieux à faire peur;,.. Tentre-deux rend insipide...
Ses pieds ne sont pas propres,... pas tout à fait; et ses bras non plus ; il s'en faut, pour l'un d'eux. Mais je n'y vois pas, au fond, d'inconvénient. C'est plutôt, dirai-je, une condition...
Écoute, Anitra !
ANITRA, s'approche.
L'esclave a entend»’ !
PEER GYNT
Ton attrait, enfant, a ému le prophète.
Si tu n'y crois pas, je t'en donne la preuve dans le paradis je te nomme houri !
ANITRA
Impossible, maître !
PEER GYNT, ACTE IV
Hein? Crois-tu que je blague?
C'est très sérieux, aussi vrai que je vis !
ANITRA
Mais je n'ai pas d'âme.
PEER GYNT
On peut t'en donner une !
ANITRA
Comment, seigneur !
PEER GYNT
Oh, c'est moi qui dois le faire je m'occuperai de ton éducation.
Pas d'âme? Oui, tu es bête, certainement, comme on dit. J'ai eu regret à l’observer.
Mais bah ! tu as bien la place pour une âme.
Laisse-moi jauger ta boîte crânienne...
Il y a place ; oui, et je le savais bien.
Sans doute,... jamais tu ne pénétreras très profond; tu n'auras pas une grande âme;... mais, pfut, tu pourras toujours t'en contenter;... c'est assez pour que tu n'aies pas à rougir...
ANITRA
Le prophète est bon...
PEER GYNT
Tu hésites? Va, parle !
ANITRA
Je voudrais plutôt...
ŒUVRES d'ITALIE
PEER GYNT
Dis-le sans te gêner !
ANITRA
Uâme, je ne m’en soucie pas tellement;...
donne-moi plutôt...
PEER GYNT
Quoi?
ANITRA, montrant son turban.
Cette belle opale !
PEER GYNT, ravi^ lui tendant le joyau,
Anitra ! Tu es une vraie fille d’Ève !
Je subis ton attraction; car je suis homme, et comme l’a dit un auteur réputé :
« das ewig weibliche ziehet uns an ! »
(Nuit de clair de lune. Bois de palmiers devant la tente d'Anitra.)
PEER GYNT, un luth arabe à la main y est assis sous un arbre. Se barbe et ses cheveux sont taillés; il a l’air sensiblement plus jeune.
PEER GYNT, joue et chante.
J’ai verrouillé mon paradis dont j’ai gardé la clef.
J’ai pris la mer sous vent du nord ; et de belles femmes pleuraient leur perte sur la rive.
Vers le sud, vers le sud l’esquif fendit les eaux salées.
PEER GYNT, ACTE IV
OÙ les beaux, fiers palmiers s’agitent et bordent la baie sur la mer, je brûlai mon esquif.
Je montai la nef du désert, la nef à quatre jambes, écumant sous les coups de fouet je suis oiseau léger; prends-moi,...
sur un rameau je chante !
Anitra, je vois maintenant que tu es vin de palme !
Même le fromage de chèvre d’Angora n’est pas, Anitra, moitié si bon que toi !
(Il accroche le luth à son épaule et s*approche,)
Rien ! La belle écoute-t-elle?
entend-elle mon poème?
Guette-t-elle par le store, dépouillée de voile et jupe?.,.
Chut ! on dirait un bouchon qui saute d’une bouteille !
Encore ! Une fois encore !
Soupirs d’amour? Non, un chant;...
Non, un ronflement bien net...
Doux accords 1 Anitra dort.
Rossignol, ne chante plus !
Il t’arrivera malheur, si tu oses gargouiller...
Mais soit !... comme il est écrit.
Rossignol, c’est un chanteur ; j’en suis un aussi, hélas.
ŒUVRES D’ITALIE
Lui et moi captons par chants des cœurs tendres, doux, petits.
T^a nuit fraîche est pour le chant, et le chant nous est commun; le fait de chanter, c’est être nous, Peer Gynt et rossignol.
Que la fille dorme est juste un bonheur d’amour suprême ;...
Approcher du bord du verre les lèvres, sans l’efiieurer... ; tiens, mais la voici, parbleu !
Après tout, cela vaut mieux.
ANITRA, de la tente.
Dans la nuit le maître appelle?
PEER GYNT
Certes ; le prophète appelle.
Le chat vient de m'éveiller par des cris aigus de chasse...
ANITRA
Non des bruits de chasse, maître ; C'était bien pis que cela.
PEER GYNT
Quoi donc?
ANITRA Épargne-moi !
PEER GYNT
Parle !
ANITRA
Je rougis...
PEER GYNT. ACTE IV
PEER GYNT, plus près.
C'était peut-être ce qui m'a tout échauffé en te donnant mon opale?
ANITRA, effrayée.
Tu n'es pas, Trésor du monde, tel qu'un vieil, horrible chat !
PEER GYNT
S'il s'agit d'amour, enfant, un matou et un prophète peuvent être assez pareils.
ANITRA
Maître, un miel de rire coule de tes lèvres.
PEER GYNT Jeune amie,
tu ne vois, en tant que fille, que l'écorce des grands hommes.
J'aime à plaisanter, au fond, et surtout en tête à tête.
Ma situation me lie à un masque de sérieux; les devoirs du jour m’obligent ; comptes et tracas que j'ai avec tel ou tel me rendent souvent prophète revêche ; mais ce n'est que dans les mots...
ŒUVRES D’ITALIE
Laissons ces niaiseries !
Tête à tête, je suis Peer...
Hé, nous chassons le prophète ; et tu m’as ici moi-même !
(Il s'assied sous un arbre et l'attire à Ivi.j
Viens, Anitra; reposons sous l’éventail vert des palmes !
je chuchote, tu souris ; puis nous changerons de rôles; souriant, j’entendrai tes lèvres fraîches murmurer l’amour !
ANITRA, s'étend à ses pieds.
Ta parole est un doux chant, bien que j’en comprenne peu.
Maître, en t’écoutant, ta fille peut-elle acquérir une âme?
PEER GYNT
Ame, esprit clair et savoir, tu les acquerras plus tard.
Quand à l’est sur rais de rose sera écrit : c’est le jour,...
je t’enseignerai, ma fille; tu deviendras comme il faut.
Mais dans la nuit tiède et calme, ce serait stupide, si je voulais avec les restes d’une sagesse élimée faire le maître d’école...
L'âme, à bien y songer, n'est d'ailleurs pas le principal.
C'est le cœur qui surtout compte.
ANITRA
Parle, maître ! Quand tu parles, je vois luire des opales !
PEER GYNT
Raison poussée à l’extrême est sottise ; lâcheté en bouton devient, en fleur, cruauté ; l'excès du vrai n'est que sagesse à rebours.
Oui, enfant,.,, je suis menteur comme un chien, s'il n'y a pas sur terre des gens pleins d'âme Qui ont grand'peine à voir clair.
J'ai connu un tel quidam, perle de tout le troupeau ; sur le but il s'est mépris, dans le bruit perdait le sens...
Vois, autour de l'oasis, le désert ! En agitant mon turban, je peux forcer l'océan à tout remplir.
Mais je serais une tête de linotte, si j'allais créer mer et territoires.
Sais-tu ce que c'est que vivre?
ANITRA
Apprends-le-moi !
ŒUVRES D^ITALIE
PEER GYNT
C*est descendre à pied sec le fleuve Temps, en restant soi-même et sauf.
Je ne suis tel que je suis qu'en ma force d'homme, chère !
Un vieil aigle perd ses plumes, un vieux luron est branlant, vieille femme est édentée, vieux barbon a les mains gourdes,,..
Tâme de tous devient gourde.
Être jeune! En sultan fier et ardent, je veux régner non aux bords de Gyntiana sous les palmes et les pampres,...
mais dans les fraîches pensées virginales d'une femme...
Tu vois* donc, petite fille, pourquoi je t'ai prise en grâce, pourquoi j'ai choisi ton cœur, fondé là, pour ainsi dire, mon califat essentiel.
Despote au pays d'amour 1...
tu dois être toute à moi.
Je veux te fasciner, comme l'or et les pierres précieuses.
Si nous nous quittons, la vie est finie,... pour toi, du moins !
Je veux te savoir remplie de moi, dans ton être entier, sans vouloir, sans oui ni non.
PEER GYNT, ACTE IV
Tes boucles, dons de minuit, tous tes charmes délicieux, tels jardins de Babylone, inviteront le sultan.
Aussi est-ce bon, en somme, que tu aies le crâne vide.
Si Ton a une âme, on fait trop attention à soi-même.
Tiens, pendant que nous y sommes,...
tu auras, ma foi, veux-tu?
un anneau à la cheville ;...
c’est le mieux pour tous les deux ; je te tiendrai lieu d'une âme, pour le reste,.... statu quo.
(Anitya ronfle.)
Elle dort ! Ce que j'ai dit n'a-t-il que glissé sur elle?...
Non ; mon pouvoir se signale en ce qu'elle vogue en rêve aux flots de mes mots d'amour.
(Il se lève et dépose des bijoux sur ses genoux.)
Des broches ! D'autres encore !
Dors! Rêve, Anitra, de Peer...
Dors ! En donnant tu couronnes le front de ton empereur !
Une victoire fondée
sur la personne est gagnée
par Peer Gynt en cette nuit.
ŒUVRES d’iTALIE
(Chemin de caravane. L'oasis est loin en arrière.)
PEER GYNT, sur son cheval blanc^ court dans le désert. Il tient ANITRA devant lui sur le pommeau de la selle.
ANITRA
Laisse-moi ; je mords !
PEER GYNT
Ah, petite maligne !
ANITRA
Que veux-tu?
PEER GYNT
Jouer au faucon et au pigeon ! T’emporter bien loin ! Et faire des folies !
ANITRA
Oh, fi donc ! Un vieux prophète... !
PEER GYNT
Des bêtises !
Non, le prophète n’est pas vieux, petite oie !
Ceci est-il donc un signe de vieillesse?
ANITRA
J e veux rentrer ! Lâche !
PEER GYNT
Tu fais la coquette !
Rentrer ! Chez ton père ! Ce serait du beau !
Nous, oiseaux narquois, échappés de la cage, n’irons jamais plus nous présenter à lui.
En un même endroit, ma petite, d’ailleurs, il ne faut jamais demeurer trop longtemps.
PEER GYNT, ACTE IV
On perd en respect ce qu'on gagne en savoir,... surtout quand on vient en guise de prophète.
Il faut se montrer comme vision qui passe.
11 était grand temps, fichtre, de m'en aller.
Ces fils du désert sont des âmes changeantes ;... Prières, encens, commençaient à manquer.
ANITRA
Oui, mais prophète, l'es-tu?
je suis, Anitra !
PEER GYNT
Ton empereur
(U veut Vembrasser.)
Non, regardez-moi ça !
Comme se rengorge le petit pivert !
ANITRA
Donne-moi l'anneau que tu as à ton doigt.
PEER GYNT
Prends, chère Anitra, toute cette splendeur ! ANITRA
Ta parole est chant ! Elle a un son exquis !
PEER GYNT
Quelle joie de se savoir si bien aimé !
Je descends ! Je vais conduire le cheval comme ton esclave !
(Il lui tend le fouet et descend.)
Oui, vois-tu, fleur charmante, ma rose, j'irai dans le sable, geignant
ŒUVRES D ITALIE
tant que le soleil ne m'aura pas frappé,
Observe-le bien, Anitra, je suis jeune !
N'examine pas mes gestes de trop près.
Ça se reconnaît aux farces et aux bonds !
Si tu n'étais pas aussi lente d'esprit, tu t'apercevrais, mon gracieux laurier rose, que si ton amant fait des bonds,... il est jeune!
ANITRA
Mais oui, tu es jeune. As-tu encore des bagues? PEER GYNT
N'est-ce pas? Tiens, houp ! Je saute comme un bouc!
Si j'avais ici des pampres, je voudrais
m'en couronner ! Oui, je suis jeune ! Hé, je danse!
(Il danse et chante.)
Je suis un bienheureux coq !
Pique-moi, va, ma poulette !
Hé, hop ! Laisse-moi trotter !
Je suis un bienheureux coq !
ANITRA
Prophète, tu sues ; tu vas fondre, je crains tends-moi ce poids lourd qui tinte en ta ceinture.
PEER GYNT
Quel touchant souci ! Porte à jamais la bourse quand il aime, un cœur est satisfait sans or !
(Il chante et danse de nouveau.)
Peer Gynt est un jeune fou ;...
ne sait sur quel pied danser.
PEER GYNT, ACTE IV
Ouiche, dit Peer ouiche, soit !
Peer Gynt est un jeune fou !
ANITRA
C'est un vrai plaisir quand le prophète danse !
PEER GYNT
Zut pour le prophète !... Oh, changeons nos costumes ! Allons, dévêts-toi !
ANITRA
Ta ceinture est trop large, ton caftan trop long, et tes bas trop étroits...
PEER GYNT
Eh bien !
(H s'agenouille.)
Mais fais-moi un violent chagrin ;...
pour les cœurs aimants il est doux de souffrir ! Lorsque nous serons à mon château, écoute...
ANITRA
A ton paradis la course est-elle longue?
PEER GYNT
Un millier de lieues...
ANITRA C'est trop loin !
PEER GYNT
Oh, écoute ;...
râme que je t'ai promise, tu l'auras...
ANITRA
Je te remercie ; je m’arrange sans âme.
Mais tu demandais un chagrin...
ŒUVRES D’ITALIE
PEER GYNT, se lève.
Oui, corbleu !
Violent, mais court,... dans les deux ou trois jours ! ANITRA
Anitra obéit au prophète !... Adieu 1
(Elle fait claquer le fouet sur ses doigts et prend son galop pour rentrer à travers le désert.)
PEER GYNT, reste Ion gtemps comme foudroyé.
Alors, ça devait aussi.,, !
(Même endroit, une heure plus tard.)
PEER GYNT, posément et d’un air pensif^ ôte ses vêtements turcs^ un par un. Finalement^ il tire sa petite casquette de voyage de la poche de sa redingote^ la met^ et paraît de nouveau dans son costume européen.
PEER GYNT, jetant loin de lui le turban.
Là, voilà le Turc, et moi, je suis ici !...
Le genre païen n'est fichtre bon à rien.
C'était, par bonheur, affaire de costume, et non pas taillé dans la chair, comme on dit. Qu'allais-je faire, aussi, sur cette galère?
En somme, le mieux est de vivre en chrétien, rejeter l'orgueil des oripeaux de paon, régler son action d'après loi et morale, être bien soi-même, et avoir pour finir discours sur sa tombe et couronne au cercueil.
(Il fait quelques pas.)
La petite garce;... elle était à deux doigts, même bien en train de me tourner la tête.
PEER GYNT, ACTE IV
Je veux être un trold, si j’arrive à comprendre ce qui a bien pu m’emballer à ce point.
C’est fini ; tant mieux ! Si la farce, un instant, s’était prolongée, je devenais grotesque...
Je me suis trompé. Oui ;... mais je m’en console, l’erreur étant due à la position fausse.
La chute n’est pas celle de la personne.
A vrai dire, c’est cette vie de prophète,
si bien dénuée du sel d’activité,
qui par des fumées de faux goût s’est vengée.
Un mauvais métier que celui de prophète !
On va, par état, comme dans un brouillard ; en tant que prophète, on est mat tout de suite, si bien éveillé et sobre que l’on soit.
J’ai d’ailleurs rempli ma fonction, justement parce que j’offrais mon hommage à cette oie.
Mais tout de même...
(Il éclate de rite J
Hum, imagine-t-on ça?
Vouloir arrêter le temps par sauts et danses ! Vouloir vaincre le courant en frétillant !
Jouer sur le luth, cajoler, soupirer, et finir en coq,... qui se laisse plumer.
C'est, pour un prophète, une folle conduite...
Oui ; plumé !... Pfuh ! Oui, je le suis gravement ! Enfin,... j'ai, bien entendu, quelques réserves; un peu dans ma poche, un peu en Amérique; je n'en suis donc pas à errer comme un gueux... Cet état moyen est au fond préférable.
Je ne dépends pas de cocher ou cheval ;
T. vni.
ŒUVRES D'ITALIE
je n’ai pas l’ennui des colis et voitures ; bref, je suis maître de la situation...
Quelle voie choisir? Beaucoup me sont ouvertes ; et l’on voit au choix qui est sage ou nigaud.
Ma vie de commerce est un chapitre clos ; et mes jeux d’amour sont une veste usée.
Retour en arrière est peu selon mon goût.
« Avance ou recule, et c’est même distance ; entre ou sors, et c’est toujours aussi étroit on lit ça, je crois, dans un habile ouvrage... Alors, du nouveau ; de plus nobles exploits ; un but digne d’y consacrer mon argent.
Sans en rien cacher, si j’écrivais ma vie,... un guide utile, bon pour l’imitation?
Ou bien, attendez... ! J’ai tout le temps qu’il faut si j’étudiais, en voyageur savant, la férocité des époques passées?
Eh oui, vraiment, ça, c’est un sujet pour moi ! Enfant, je lisais les histoires déjà, et j’ai cultivé cette science ensuite...
Je suivrai la race humaine sur sa route !
Voguant, tel un brin, sur le cours de l’histoire, je vais la revivre comme dans un rêve,...
voir les grands combats des héros pour le bien, mais en sûreté, en simple spectateur,...
voir les penseurs tomber, les martyrs saigner, voir la fondation des empires, leur chute,... voir germer de riens les époques du monde ; bref, j’écumerai la crème de l’histoire...
Il me faut avoir un livre de Becker, et tout mon voyage, autant que je pourrai.
PEER GYNT, ACTE IV
sera poursuivi chronologiquement...
J'avoue n'avoir pas des notions très solides, et l'histoire a des rouages compliqués;...
mais, pfuh, plus le point de départ est médiocre, plus le résultat peut être original...
Et ça fait du bien de se donner un but, et de le mener à bout, sans barguigner !
(Doucement ému,)
Rompre les liens, de tous côtés, qui nous tiennent attachés au pays, aux amis,...
dans les airs faire sauter tout son trésor,... et dire bonsoir à son bonheur d’amour,...
le tout, pour trouver le mystère du vrai,...
(Il essuie une larme,)
c'est la marque d'un authentique chercheur!...
Je me sens heureux prodigieusement.
L'énigme de mon destin est résolue.
Il ne reste plus qu'à tenir contre tout !
On peut m'excuser si je dresse la tête
et me sens moi-même, en tant qu'homme Peer Gynt,
dit aussi empereur de la vie humaine...
Je veux posséder la Somme du passé ; ne jamais user les chemins des vivants ;...
Le temps présent ne vaut pas une semelle ; l'action des hommes est sans moelle ni foi ; leur esprit est sans élan, leurs faits, sans poids;...
(Il hausse les épaules.)
et les femmes, oh... c'est une triste espèce !
(Il s'en va.)
ŒUVRES D'ITALIE
(Jour d'été. Haut dans le nord. Une cabane dans la grande forêU Porte ouverte avec une grande serrure de bois. Cornes de renne dessus de la porte. Un troupeau de chèvres près du mur.) ■
Une jemme d*âge moyen^ blonde et jolie^ file dehors au soleil,
LA FEMME, jette un coup d'oeil sur le chemin et chante.
Hiver et printemps peut-être passeront, et rété suivant, et Tannée tout entière ; tu viendras un jour, pourtant, j'en suis bien sûre ; et je t'attendrai, car je te Tai promis.
(Elle appelle les chèvres^ file et chante de nouveau.)
Dieu te vienne en aide où que tu sois au monde ! j Dieu te donne joie, si tu es à ses pieds ! J
Jusqu'à ton retour, ici je t’attendrai ; si tu es là-haut, mon ami, attends-moi !
(En Égypte. L'aube point. La statue de Memnon se dresse dans le sable.)
PEER GYNT, arrive à pied et regarde un moment autour de lui.
PEER GYNT
L'endroit convient bien à ouvrir ma tournée... Or, me voilà donc Égyptien, pour changer ; mais Égyptien en vertu du moi gyntien.
Ensuite, ma route ira en Assyrie.
Monter d'abord à la naissance du monde ne pourrait conduire qu'à la perdition;...
je veux éviter l'histoire de la Bible; j’en verrai toujours la trace temporelle.
PEER GYNT, ACTE IV
et y regarder, comme on dit, dans les coins, n'est pas mon projet ni dans mes aptitudes.
(Il s'assied sur une pierre,)
Maintenant, je vais me reposer ici; j'attendrai de pied ferme que la statue ait fini son chant matinal ordinaire.
Je déjeune, et puis gravis la pyramide ; puis, si j'ai le temps, j'étudie l’intérieur.
Ensuite, par terre autour de la mer Rouge, je pourrai trouver peut-être le tombeau du roi Putiphar... Et je suis Asiatique.
Je recherche à Babylone les fameux jardins suspendus et les prostituées,...
bref, les vraies traces de civilisation.
Et d'un saut j'arrive aux murailles de Troie.
Puis, la voie de mer mène directement
à la vieille Athènes, ville magnifique ;...
là, j'irai visiter pierre à pierre jusqu'au
défilé qu'a défendu Léonidas ;...
je veux être au fait des meilleurs philosophes,
trouver la prison où Socrate mourut... ;
non, parbleu, c'est vrai maintenant, c'est la guerre.. !
Il faut à plus tard remettre l'hellénisme.
(Il regarde sa montre.)
Non, c'est agaçant qu'il faille tant de temps au soleil pour se lever. Je suis pressé.
Et après, de Troie... ; c'est là que j'en étais...
(Il se lève et écoute.)
Quel est ce murmure étrange qui s'élève?...
(Lever du soleil.)
ŒUVRES D’ITALIE
LA STATUE DE MEMNON, chante.
Des cendres du demi-dieu montent, rajeunissants, des oiseaux qui chantent.
Zeus, dieu qui sait tout, les créa lutteurs.
Hibous de sagesse.
Où dorment-ils mes oiseaux?
Tu meurs, si tu ne devines Ténigme du chant.
PEER GYNT
Vraiment,... la statue, il me semble, a émis un son ! C’était là musique du passé.
La voix de la pierre a monté et baissé...
J’en prends note afin que les savants voient ça.
(Il note sur son calepin.)
« Chant de la statue. Entendu nettement, mais ai peu compris les paroles du chant.
C'est, évidemment, illusion des sens.
Aujourd’hui, nulle autre observation notable. »
(Il va plus loin.)
(Près du village de Gizeh. Le grand sphinx taillé dans le roc. Au loin les flèches et minarets du Caire.)
PEER GYNT, arrive; il contemple le sphinx avec attention; tantôt avec son binocle^ tantôt en abritant ses yeux de sa main.
PEER GYNT
OÙ donc ai-je vu déjà je ne sais quoi d’oublié, pareil à cet épouvantail?
PEER GYNT, ACTE IV
Car je l’ai bien vu,... soit au sud, soit au nord. Était-ce quelqu’un? Et qui était-ce, alors?
Memnon, lui, l’idée m’est venue après coup, ressemblait aux vieux de Dovre, comme on dit, tel qu’il était là, tout raide et empoté, le derrière assis sur les fûts de colonne.
Mais cet animal d’étrange croisement,
cet enfant bâtard, femme et lion ensemble,...
l’ai-je rencontré de même dans un conte?
Ou rappelle-t-il un souvenir réel?
Dans un conte? Hé oui, le bougre me revient ! C’est le Courbe, lui, que j’ai frappé au crâne,... oui, du moins, en rêve,,., car j’avais la lièvre...
(U s'approche,)
Il a mêmes yeux ; et les lèvres pareilles !... pas si indolent ; et un peu plus malin ; mais le même, en somme, pour tout l’essentiel... Ah, Courbe, vraiment ; tu es tel qu’un lion, quand on t’aperçoit de dos et en plein jour!
Es-tu toujours fort pour l’énigme? Essayons.
Nous verrons si tu réponds toujours de même !
(Il crie au Sphinx.)
Hé, Courbe, qui es-tu ?
UNE VOIX, derrière le Sphinx.
Ach, Sfinx, wer bist du?
PEER GYNT
Quoi ! L’écho parle en allemand dur ! Bizarre !
Wer bist du?
LA VOIX
ŒUVRES D’ITALIE
PEER GYNT
Il parle couramment la langue !
Cette observation est nouvelle et de moi.
(Il note sur son calepin,)
« Écho allemand. Dialecte de Berlin. >*
(Begriffenfeldt s*avance de derrière le Sphinx.) BEGRIFFENFELDT
Un homme !
PEER GYNT
Ah ; c'est donc celui-là qui parlait.
(Écrit de nouveau,)
« Parvenu plus tard à d'autres résultats. »
BEGRIFFENFELDT, avec toutes sortes de gestes désordonnés.
Monsieur, excusez... ! Une question vitale... ! Pourquoi venez-vous ici juste aujourd’hui?
PEER GYNT
Pour une visite à un ami d’enfance.
BEGRIFFENFELDT Quoi? Le Sphinx...?
PEER GYNT, fait signe que oui.
Je l’ai connu en ma jeunesse.
Chic!... Et ça, après la nuit que j’ai passée!
Je sens mon front battre à le faire éclater !
Vous le connaissez? Parlez ! Pouvez-vous dire ce qu’il est ?
PEER GYNT, ACTE IV
PEER GYNT
Lui? Hé oui, je le sais très bien.
Il est lui-même.
BEGRIFFENFELD, sautant.
Ha, Ténigme de la vie
jaillie à ma vue comme un éclair !... C*est sûr qu'il est lui-même?
PEER GYNT
Oui, c'est ce qu'il dit, du moins.
BEGRIFFENFELDT
Lui-même ! L'heure du cataclysme est proche !
(Il ôte son chapeau,)
Votre nom, monsieur !
Peer Gynt à mon baptême.
BEGRIFFENFELDT, avec une paisible admiration.
Peer Gynt ! Une allégorie ! C'était probable,,.
Peer Gynt? Le sens est : l'inconnu,... ce qui vient, et dont la venue m’a été révélée...
PEER GYNT
Non, vraiment? Et vous êtes venu chercher...? BEGRIFFENFELD
Peer Gynt ! Très profond ! Mystérieux ! Aigu ! Chaque mot est une doctrine sans fond !
Qu'êtes-vous?
PEER GYNT, modeste.
Toujours j'ai voulu tenter d'être moi-même. D'ailleurs, voici mon passeport.
ŒUVRES D'ITALIE
BEGRIFFENFELDT
Encore le mot mystérieux au fond !
(Il lui saisit le poignet.)
Au Caire ! L'empereur des interprètes est trouvé !
PEER GYNT
Empereur?
Venez !
PEER GYNT
Suis-je vraiment connu..,?
BEGRIFFENFELDT, en l’enivainant avec lui.
Empereur des interprètes... sur la base du moi !
(Au Caire. Une grande cour entourée de hauts murs et bâtiments. Fenêtres grillées. Cages de fer.)
Trois gardiens dans la cour. Un Quatrième arrive,
CELUI gui ARRIVE
Schafmann, dis-moi donc, où est le directeur?