LE PREMIER
Je crois qu'il lui est arrivé quelque histoire; car cette nuit...
UN AUTRE
Chut ; tiens, il est à la porte !
(Begriffenfeldt introduit Peer Gynt^ ferme la porte à clef^ et met la clef dans sa poche,)
PEER GYNT, ACTE IV
PEER GYNT, h part.
C'est vraiment un homme extrêmement doué ; ma raison atteint rarement ce qu'il dit.
(Il regarde autour de lui.)
Alors, c'est ici qu'est le club des savants?
BEGRIFFENFELDT
Vous les trouverez ici, tous tant qu'ils sont !... car c'est l'assemblée des septante interprètes, accrue récemment de cent soixante membres,
(Il appelle les gardiens,)
Mikkel, Schlingelberg, Schafman, Fuchs,... dans les cages ! LES GARDIENS
Nous !
BEGRIFFENFELDT
Qui d'autre, donc? Allons, et vite ! Entrez !
Quand le monde tourne et gronde, nous grondons aussi.
(Il les oblige à entrer dans ure cage.)
Il est arrivé ce matin, le grand Peer vous devinerez le reste,... ça suffit.
(Il ferme la porte et jette la clef dans un pîiiis.) PEER GYNT
Mais, mon cher monsieur, docteur et directeur...? BEGRIFFENFELDT
Pas plus l'un que l'autre I Avant, oui, je l'étais... Monsieur Peer, vous tairez-vous? J'aibesoindem'ouvrir...
PEER GYNT, avec une agitation croissante.
Qu’y a-t-il?
ŒUVRES D'ITALIE
BEGRIFFENFELDT Promettez de ne pas trembler.
PEER GYNT
Je vais essayer...
BEGRIFFENFELDT, Vattire dans un coin et chuchote.
La raison absolue
a trépassé, morte à onze heures ce soir.
PEER GYNT
Dieu m'assiste !
BEGRIFFENFELDT
Oui, c’est tout à fait déplorable.
Et c'est, voyez-vous, doublement ennuyeux dans ma position ; car, jusqu'à ce moment, l'établissement passait pour un asile de fous.
PEER GYNT Asile de fous !
BEGRIFFENFELDT
Pas maintenant,
comprenez-moi bien !
PEER GYNT, pâle et à voix basse.
Je vois ce qu’est l’endi-oit !
Et cet homme est fou et on ne le sait pas !
(Il s'éloigne de lui.) BEGRIFFENFELDT, le suit.
J'espère, d'ailleurs, que vous avez compris?
Dire qu'elle est morte est façon de parler.
PEER GYNT, ACTE IV
Elle est hors de soi, et sortie de sa peau comme le renard de mon compatriote Münchhausen.
PEER GYNT Pardon...
BEGRIFFENFELDT, le retient.
Non, c'est comme une anguille pas comme un renard. Une épingle dans Tceil ;... sur le mur elle gigote...
PEER GYNT
Où me sauver î
Le cou incisé,... flip, la peau à Tenvers !
PERE GYNT
Tout à fait toqué ! pas un grain de raison !
BEGRIFFENFELDT
Il devient très clair, et Ton ne peut cacher qu'étant hors de soi elle va entraîner un renversement de tout, universel.
Les individus dits jusqu'ici déments sont depuis ce soir, à onze heures, normaux, conformes à la raison, façon nouvelle.
Et si l'on entend correctement la chose, il est clair que, depuis cette heure, les sages prétendus ont commencé à divaguer.
PEER GYNT
Vous avez parlé d’heure ; j'ai peu de temps,..
ŒUVRES D’ITALIE
BEGRIFFENFELDT
De temps? Vous avez alerté ma pensée !
(Il ouvre une porte et crie,}
Sortez tous ! Les temps futurs sont proclamés !
La raison est morte. Hourra, vive Peer Gynt !
Non, voyons, mon cher !...
(Les fous entrent peu à peu dans la cour.) BEGRIFFENFELDT
Bonjour ! Comparaissez, et saluez Taube de la délivrance !
Votre empereur est venu !
PEER GYNT
Empereur?
BEGRIFFENFELDT
Certes !
PEER GYNT
L’honneur est si grand, dépasse tellement...
BEGRIFFENFELDT
Ah, il ne faut pas de fausse modestie en un tel moment.
PEER GYNT
Mais un délai, du moins... !
Je suis hors d’état,... tout à fait abruti !
BEGRIFFENFELDT
Un homme qui a compris les mots du Sphinx?
Qui est lui-même?
PEER GYNT
Oui, c'est justement le hic.
Je suis bien moi-même en tout, absolument ; mais si je comprends, il s'agissait ici d'être dépouillé de soi, pour ainsi dire.
BEFRIFFENFELDT
Dépouillé? Non pas ; c'est une grave erreur ! Chacun est ici diantrement soi-même ; on y est soi-même et rien d'autre jamais;...
en tant que soi-même, on vogue à toutes voiles. Chacun se renferme en le tonneau du moi, il se plonge à plein dans le ferment du moi, avec le bondon du moi il bouche fortement, et gonfle le bois dans la source du moi.
Nul, pour les douleurs des autres, n'a de larmes ; nul n'a d'intuition pour les idées des autres. Nous-mêmes,... par ton et pensée nous le sommes, nous-mêmes, jusqu'au dernier bout du tremplin,... donc, s'il faut un trône avec un empereur, manifestement, c'est vous qui êtes l'homme.
PEER GYNT Le diable, plutôt... !
BEGRIFFENFELDT
Ne vous démontez pas ; presque tout au monde, au début, est nouveau.
« Soi-même » ;... venez ; vous verrez un exemple ; n'importe lequel; je vais prendre au hasard...
(A UH personnage sombre.)
ŒUVRES D’ITALIE
Bonjour, Huhu. Hé, circules-tu toujours, mon garçon, avec le sceau de Taffliction?
HUHU
Hé, parbleu, quand les gens se meurent incompris de père en fils.
(A Peer GynU)
Étranger, veux-tu m'entendre?
PEER GYNT, s*incline.
Certes !
HUHU
Prête-moi l'oreille...
Loin à l'est, en large cercle, sont les côtes malabares.
Portugais et Hollandais y répandent la culture.
Il s'y trouve aussi en foule d'authentiques Malabares.
Ces gens ont brouillé la langue;...
ils sont maîtres du pays...
Mais aux temps passés anciens, y régnait l'orang-outang.
Il était seigneur des bois, libre d'y babouiner.
Tel que fait par la nature, il bâillait et grimaçait.
Sans se gêner il criait comme maître en son domaine...
Hélas, le joug étranger est venu gâter la langue
PEER GYNT, ACTE IV
de la forêt primitive.
Une nuit de quatre siècles sur le singe a pesé lourd ; on sait que des nuits si longues affaiblissent les ruraux...
Plus de son antique au bois; les grognements se sont tus ; on peut peindre sa pensée seulement par la parole .
Pour tous quelle sujétion !
Portugais et Hollandais, race mêlée, Malabares, tous en aussi mauvais point.
J*ai lutté pour notre idiome des grands bois anciens, le vrai,...
essayé de ranimer ce cadavre, soutenu que le peuple a droit au cri,...
j’ai crié aussi moi-même, et par les chants populaires montré qu’on en a besoin...
Mais mon zèle est peu prisé...
Tu comprends, je crois, ma peine, Tu m’as écouté, merci ;...
si tu as un conseil, parle !
PEER GYNT, à part.
Quand les loups sortent, dit-on, il faut hurler avec eux.
Cher, je crois me souvenir qu’aux forêts du Maroc vivent
T. VIII
(Haut J
ŒUVRES D'iTALIE
des tribus d'orangs-outangs sans chanteur ni interprète;...
leur accent est malabare !...
belle langue, un vrai modèle...
D’autres grands ont émigré pour le bien de leur pays...
HUHU
Tu m’as écouté, merci;...
comme tu dis, je ferai.
(Avec un grand geste.)
L’est a proscrit son chanteur !
L’ouest a des orangs-outangs !
(Il s'en va,)
BEGRIFFENFELDT
Eh bien, était-il lui-même? Hein? Il me semble.
Il est plein de son affaire, et de rien d’autre.
Et il est lui-même en tout ce qui l’occupe,... lui-même en vertu de son oubli de soi.
Mais venez, je vais vous en montrer un autre, maintenant non moins conforme à la raison.
(A un fellah qui porte une momie sur son dos.)
Roi Apis, comment ça va, noble seigneur?
LE FELLAH, d'un air égaré^ à Peer Gynt.
Est-ce moi, le roi Apis?
PEER GYNT, se recule derrière le docteur,
A mon regret, je dois avouer que je suis mal au fait ; mais je crois, à en juger d’après le ton...
PEER GYNT, ACTE IV
LE FELLAH
Voilà que tu mens aussi.
Que Votre Altesse
nous mette au courant.
LE FELLAH
Je vais vous conter ça.
(Il se tourne vers Peer Gynt»)
Vois-tu celui que porte mon dos?
Le roi Apis a été son nom.
Mais aujourd'hui son nom est momie, de plus, il est absolument mort.
Il a bâti les trois pyramides, il a aussi taillé le grand Sphinx, et bataillé, le docteur Ta dit, contre le Turc à n'en plus finir.
Et c'est pourquoi dans l'Égypte entière il a reçu des honneurs divins, et on lui a élevé des temples où il est figuré en taureau...
Mais c'est moi qui suis ce roi Apis, je le perçois clair comme le jour, et si toi, tu ne le comprends pas, tu ne vas pas tarder à comprendre.
Le roi Apis, étant à la chasse, descendit de cheval un moment, et pour s'isoler, vint à entrer sur le domaine de mon aïeul.
ŒUVRES D'ITALIE
Or ce champ qu'a fumé le roi, je fus nourri du blé qu'il donna; et s'il faut encore d'autres preuves, j'ai aussi les cornes invisibles.
N'est-ce pas à se faire damner, que nul ne respecte mon pouvoir !
Par ma naissance, oui, je suis Apis, mais fellah dans l'estime des autres.
Si tu peux, dis ce que je dois faire, et conseille-moi sans imposture ce dont il s'agit, c'est devenir tout pareil au roi Apis le grand.
PEER GYNT
Il faut donc bâtir des pyramides, et aussi tailler un plus grand Sphinx, batailler, comme a dit le docteur, contre le Turc à n'en plus finir.
LE FELLAH
Ah oui, voilà de belles paroles !
Moi, un fellah ! Un pou affamé !
J'ai bien assez de peine à défendre ma hutte contre rats et souris.
Allez-vous-en, l'homme, et trouvez mieux, un moyen d'être grand et tranquille, et de plus, semblable tout à fait au roi Apis derrière mon dos !
PEER GYNT
Et si Votre Altesse allait se pendre, et après, dans le sein de la terre,
bien étendue au fond du cercueil, se tenir comme absolument morte?
LE FELLAH
C’est cela ! Ma vie pour une corde !
Au gibet de tout cœur Au début il y aura quelque différence, mais le temps la fera disparaître.
(Il remonte et se prépare à se pendre,) BEGRIFFENFELDT
Personnalité, celui-là, monsieur Peer;...
et il a de la méthode...
PEER GYNT
Oui, oui, je vois... ;
Mais c’est qu’il se pend vraiment ! Dieu nous assiste ! J’en suis tout saisi ;... et mes idées se brouillent !
BEGRIFFENFELDT
C’est la transition ; l’effet n’en est pas long.
PEER GYNT
Transition? Vers quoi? Pardon,... il faut que j’aille...
BEGRIFFENFELDT, le retient.
Vous êtes fou?
Pas encore... Fou? Non, certes !
(Vacarme. Le ministre Hussejn se fraye un chemin à travers la foule.)
ŒUVRES D’ITALIE
HUSSEJN
On m’a dit qu’un empereur vient d’arriver.
(A Peer Gynt.)
C’est vous?
PEER GYNT, découragé.
Oui, le fait paraît bien établi !
HUSSEJN
Bien... Et vous avez des notes à répondre?
PEER GYNT, s'arrache les cheveux.
Allons, ça va bien même, de mieux en mieux.
HUSSEJN
Aurai-je l’honneur d’être trempé, peut-être?
(Il s'incline profondément,)
Je suis une plume.
PERR GYNT, s'incline encore plus profondément.
Et moi, évidemment, un impérial parchemin gribouillé.
HUSSEJN
Mon histoire, en bref, Seigneur, est celle-ci : je passe pour un sablier, et suis plume.
PEER GYNT
Mon histoire en bref, la voici, monsieur Plume : je suis un papier où Ton n'écrit jamais.
HUSSEJN
A quoi je suis bon, les gens s'en doutent peu ; avec moi, ils veulent tous verser du sable !
PEER GYNT, ACTE IV
PEER GYNT
Je fus livre à fermoir aux mains d’une femme ; sage et fou,... pareille faute d’impression !
HUSSEJN
Songez combien c’est déprimant ; être plume sans jamais goûter la lame d’un canif !
PEER GYNT, saute en Vaif,
Songez donc : être renne ; sauter de haut ;... et tomber toujours,... sans retrouver le sol !
HUSSEJN
Un canif ! Je suis émoussé ; qu’on me taille !
Le monde périt, si je ne suis taillé !
PEER GYNT
C’est fâcheux. Comme tout ce qu’on fait soi-même, Dieu avait trouvé ce monde si bien fait.
BEGRIFFENFELDT
Voici un canif !
HUSSEJN, s*en empare.
Comme je prendrai l’encre !
Quelle joie de se couper !
(Il se tranche le cou.)
BEGRIFFENFELDT, s'écaHe.
Ne crachez pas.
PEER GYNT, avec une émotion croissante,
Tenez-le ! Tenez !
ŒUVRES D’ITALIE
HUSSEJN
Me tenir ! C’est le mot !
Tenez la plume ! Le papier sur la table !
(Il tombe.)
Je suis mort. N’oubliez pas le post-scriptum :
Vécut et mourut comme plume qu’on tient !
PEER GYNT, dont la tête tourne.
Qu’est-ce qui... Que suis-je? Ah, Dieu..., oh, tenez bon ! Je suis ce que tu voudras, tout,... Turc, pécheur, trold des fjelds... ; mais j’ai reçu un choc ;... à l’aide!
(Il crie.)
Ton nom ne me revient pas sur le moment viens à mon secours,... tuteur de tous les fous!
(Il s*affaisse^ évanoui.)
BEGRIFFENFELDT, une couronne de paille à la main^ fait un bond, et s*assied à califourchon sur lui.
Ha, voyez comme il frétille dans la boue;...
c’est l’oubli de soi... 1 Le voilà couronné !
(Il lui met la couronne et s*écrie.)
Hourra ! Vive, vive l’empereur du moi !
SCHAFMANN, dans la cage.
Es lebe hoch der grosse Peer!