CE QU’A ÉTÉ LA « PRÉPARATION
logique. Il essayait de deviner cette histoire incomplètement révélée, et lorsque les bruits ont parlé d’un faux, il s'est mis à la construire à sa façon, en vue d’un drame, où Laura devenait la femme victime de la société masculine représentée par son mari. Un troisième personnage était indispensable et tout indiqué : Krogstad, le premier qui paraît en nom dans les manuscrits. C’est le prêteur qui, par son exigence, déclenchera la catastrophe. Ibsen n’a fait que modifier légèrement le nom d’un homme d’affaires qui était connu à Bergen pour la rapacité avec laquelle il faisait rentrer ses créances, et que l’on appelait « le suceur de sang1 ». Mais pendant sa longue période de « préparation », il s’est fort peu occupé de la trame de sa pièce et des personnages secondaires, puisque, dans son premier brouillon, dès les premières pages, on voit leur passé se modifier : Krogstad, d’un escroc parvenu à l’aisance, devient un besoigneux qui a eu seulement un moment d’égarement, Mlle Lind devient une veuve, et le docteur Hank apparaît, qui n’avait pas été prévu. Évidemment, l’attention d’Ibsen s’était presque uniquement concentrée sur l’héroïne et son mari.
Enfin les noms apparaissent. Celui de Nora provient d’Eleonore Christine Bie, fille de la sœur d’Ole Schulerud. On l’appelait Nore, et comme un jour, à Grimstad, le garçon pharmacien l’avait soignée pour un bobo au doigt, il l’avait appelée Nora2. Et c’est sans doute parce que ce nom rimait avec Laura qu'Ibsen s’en est souvenu. Car Laura Kieler n’a pas seulement fourni la fable, elle est bien personnellement le modèle, baptisé « l’alouette » à Dresde. Un autre modèle est une création d’Ibsen : Selma, de L’Union des Jeunes , qui se fâche parce qu’on la traite en poupée. Nora, du brouillon à l’œuvre définitive, a d’ailleurs fort peu changé. La naïveté un peu bébête qu’elle montre dans sa première conversation avec Mme Lind
1 John Paulsen, SamHv med Ibsen , 1913, p. 142 s Communiqué par Sigurd Hôst, parent de Schulerud.
sera sans doute atténuée, mais je crois que cela tient surtout au perfectionnement de la forme.
Le mari, au contraire, a été profondément transformé avec un minimum de retouches. C'est un travail curieux à observer. Au commencement, il s'appelait Stenborg : c'est le nom qu' Ibsen avait d'abord donné à son jeune arriviste de L'Union des Jeunes, et le nouveau Stenborg ressemble au premier. Tous deux ont un certain brillant, mais sont pressés de parvenir et pas très scrupuleux quant aux moyens. Le mari de Nora doit sa nomination comme directeur de la Banque des Titres à la campagne de presse qu’il a su organiser (p. 586) ; il est moins prévenant que ne le sera Helmer, dans son attitude à l'égard de Nora, il est même parfois presque brutal ; il aime faire étalage soit de sa science juridique (p. 592), soit de ses goûts délicats (le service à thé, p. 605, et les monologues qu'il fait déclamer à Nora, qui en parle à la fin, p. 626). Le second Stenborg est seulement un exemplaire plus distingué du type déjà représenté par le premier. Le Helmer de la pièce imprimée est, au contraire, un homme qui paraît plus réellement cultivé, en tout cas de meilleur ton et moins affecté; s'il traite Nora comme une enfant, il le fait, jusqu'à sa grande colère de la fin, avec toutes sortes de ménagements ; et il est d'une rigoureuse probité : c'est même cette probité qui lui a valu son nouveau poste, qu’il accepte en imposant ses conditions (p. 476).
La pièce a beaucoup gagné à ces changements, parce que l'on comprend mieux l'admiration et l'absolu dévouement de Nora pour un mari qui est un homme aussi brillant, aussi capable et aussi exemplaire. Certes, il a aussi des défauts. C'en est un de traiter sa femme comme une poupée. Il est par là le vrai représentant d'une société dominée par les hommes, conformément aux premières lignes des «Notes pour la tragédie de ce temps ». Et sa probité si renommée s'affirme d’une manière trop raide et trop formelle. On s'aperçoit à la fin qu'elle n’est pas tellement sûre, et qu’elle peut céder devant le chantage de