LE DARWINISME
Krogstad. Mais Nora, jusqu'alors, n'a pas vu ces défauts. Et la pièce a aussi beaucoup gagné aux qualités accordées à Helmer parce qu’il est l’ennemi que, visiblement, Ibsen veut poursuivre, et sa condamnation finale acquiert ainsi une plus haute valeur.
Le personnage du docteur Hank a été imaginé au cours de l’écriture des premières scènes, comme on le voit par les indications écrites après coup dans le brouillon (pp. 581, 1. 1 et 583, 1, 13). Sa raison d’être était évidemment d’introduire dans la pièce les idées darwinistes, sur lesquelles il fait presque une conférence (p. 587). Plus tard, cette conférence disparaîtra, et il sera utilisé dans la scène où Nora esseya de lui emprunter de l’argent, scène qui n’existe pas dans le premier brouillon. Mais les idées darwinistes, et spenceriennes ne seront pas abandonnées pour cela. Elles seront plus discrètement diluées un peu partout. Le changement, sur ce point, n’est que dans la forme, et dès le premier acte du brouillon, les théories sur l’hérédité, le milieu, etc., contribuent à écarter Nora de ses enfants, et préparent ainsi la scène finale. Ibsen n’avait certainement lu ni Spencer ni Darwin, et il n’a même pas profité de la présence à Rome de Jakobsen, traducteur de Darwin, pour acquérir des notions plus précises sur des questions qu’il connaissait fort mal. Mais les théories de Darwin, sous leur forme vulgarisée, sont très accessibles aux ignorants, et l’on a vu qu’ Ibsen les avait adoptées déjà en 1864.
Le darwinisme vulgarisé s’associait généralement avec la libre pensée, ainsi qu’avec le réalisme, sinon le naturalisme, en littérature. Bien qu’Ibsen réprouvât le naturalisme au nom des principes esthétiques — l’art ne doit pas reproduire la réalité, comme la photographie, mais en donner l’illusion — il s’en rapprochait parfois beaucoup. C’est ainsi qu’un soir il fut mécontent d’une représentation de Maison de Poupée , parce que le tapis du salon n’était pas rouge'. Or, il est bien question de
• John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913 p. 60.
ce tapis — dans le brouillon, — mais sa couleur n'est pas indiquée. Il dit un jour à John Paulsen : « Il y a mille finesses dans l’art dramatique. Avez-vous jamais observé, par exemple, que les répliques, dans une pièce, doivent prendre une couleur différente, suivant qu’elles sont dites le matin ou le soir? »
Réaliste, du moins, il voulait l’être. C’était sa tendance naturelle depuis toujours, marquée même dans ses pièces en vers. Depuis U Union des Jeunes , il n’admettait plus les vers à la scène, précisément afin de mieux donner l'illusion de la réalité. Et en 187g, il se trouvait sur ce point en parfait accord avec les tendances de son temps. Mais qu’est-ce qui constitue le réalisme d’une œuvre? Ce n’est qu’une forme de présentation. Le réalisme ne concerne pas, par exemple, le caractère des personnages, mais seulement la façon dont ils le manifestent. Seulement, le réalisme semble particulièrement convenir à des fables où des personnages assez ordinaires n’ont que des aventures plutôt banales. Et tel n’est pas le cas avec Ibsen. Ou plutôt : tel est bien le cas pour Helmer et Krogstad, et Mme Linde et le docteur Rank. Mais tel n’est pas du tout le cas pour Nora, qui semble d’une autre nature que tous les autres. Le réalisme formel lui est appliqué aussi bien qu’aux autres, et malgré cela, ou peut-être d’autant plus à cause de cela, elle semble un être vivant dans un monde qui n’est pas le sien. Elle est, en somme, jusqu’à la grande scène finale, un personnage romantique.
Pourquoi, en effet, est-ce qu’elle se résout si fermement au suicide? Ce n’est pas pour elle-même, ni par crainte de la colère de Torvald. C'est parce que son mari vient de lui dire que si un danger la menaçait, il risquerait sa vie, et oserait tout pour elle. Alors, elle croit que « le miracle » ( det vidunderlige) s’est produit. Le culte qu’elle lui a voué va si loin qu’elle l’a cru capable de prendre sur lui sa faute pour la sauver. Elle a vécu depuis deux jours dans l’attente de ce miracle, attente angoissante, car elle ne veut pas qu’il subisse les suites de son héroïque