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LA TECHNIQUE NOUVELLE

dévouement, et c'est pourquoi elle doit disparaître. Depuis la fin du premier acte jusqu’à ce moment, elle a vécu dans un monde imaginaire, en héroïne romantique. Un instant plus tard, l'attitude de Torvald la ramène assez brusquement dans le monde réel. Il paraît que le jeune Sigurd était peu satisfait d’un si grand changement dans le caractère de Nora h Le changement me semble parfaitement justifié; s’il y a quelque objection psychologique à présenter, ce serait plutôt contre la conception fantastique du monde que s’est faite Nora. Mais elle aspire à l’absolu, et rien n’est plus ibsénien. Ce mélange de réalisme dans la facture et de romantisme dans la conception existait déjà, par exemple, dans Peer Gynt . On le retrouvera souvent dans la suite des œuvres d’Ibsen.

La technique dramatique de Maison de Poupée est particulièrement intéressante. Ibsen y réalise un progrès décisif. Pour la première fois il écrit une pièce avec très peu de personnages — cinq, si l’on ne compte pas les enfants, les deux bonnes et le commissionnaire. Et l’action se concentre, la pièce est en trois actes, ce dont Ibsen est tellement satisfait qu’il déclare ne plus vouloir écrire que des pièces en trois actes. « Un véritable artiste doit savoir concentrer sa donnée, » dit-il3. Tout cela, évidemment, l’a aidé à trouver sa nouvelle méthode, mais n’est pas essentiel. Il écrira encore une pièce en cinq actes et à personnages assez nombreux. Ce qui est singulier dans la technique de Maison de Poupée , c’est qu’elle change au cours du drame, ainsi que l’a fort bien montré William Archer3. C’est au milieu du troisième acte, pour la grande scène finale, qu’Ibsen a définitivement abandonné les habiletés à la manière de Scribe et de ses successeurs jusqu’à Sardou, qui donnaient un caractère artificiel au théâtre français.

Il les a encore pratiquées — à la perfection — dans les deux

} John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, p. 60.

* John Paulsen, Samliv med Ibsen, 1913, p. 101.

3 Ibsen' s crafismanship , dans la Fortnighthy Review, juillet 1906.

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premiers actes et la moitié du troisième. Mme Linde est une confidente, son rôle est de nous faire entendre les confidences de Nora et de provoquer le dénouement en amenant Krogstad à rendre la fausse signature : elle n’est qu’un ressort dramatique. Les deux entrées de Krogstad au premier acte, surtout la seconde, où il la surprend sous la table, où elle joue à cachecache avec ses enfants, sont ménagées de façon à produire un effet d’antithèse assez artificiel. Et W. Archer signale bien des répliques ou des jeux de scène d’une adresse banale ou factices. Ibsen obtient un effet d’extrême tension en multipliant les antithèses avec le bal masqué et la menace de mort qui pèse sur le docteur Rank, pour corser l’antithèse naturelle qui existe entre le bonheur du ménage de Nora et son angoisse. Ces jeux d’antithèses culminent dans la scène de la tarentelle où Nora danse avec la mort dans l’âme. W. Archer admire la façon dont cette scène est menée. « Elle est admirable en son genre, dit-il, mais le genre n’est pas des plus hauts, » et il observe qu’elle ne produit pas sur les planches, même avec les plus grandes actrices, un effet proportionné à l’effort. C’est trop « agressivement théâtral ».

Mais au troisième acte, aussitôt que Nora sort pour « quitter son costume de mascarade », on dirait qu’ Ibsen lui-même se débarrasse soudain « de tous les accessoires mécaniques et de la friperie antithétique », et il parvient au drame pur et sobre, dont il donnera désormais l’exemple à peu près continu. On peut faire bien des objections à la scène finale, on peut dire surtout qu’elle est « un exemple extrême de compression psychologique », Nora ayant acquis soudain une compréhension

1 Ibsen avait sans doute vu danser la tarentelle à Ischia, lorsqu’il écrivait Peer Gynt. Et il a presque sûrement lu la description qu’en a donnée V. Bergsbe dans sa nouvelle « L’heureuse famille », située à Casamiceiola. « La tarentelle est une improvisation. C’est un conte de Terpsichore dit par deux qui s’aiment. Il peut aussi être joué par deux qui n’aiment pas; il est alors d’un comique burlesque... le drame d’amour tourne en farce. » ( Gjengangerforicellingcr , p. 120.)

MAGNHILD

si claire de sa situation, alors que, normalement, il lui aurait fallu des mois pour y atteindre. Mais la scène tout entière est directe, simple, sans aucun truquage.

L’idée de la pièce n’est pas le féminisme. Ibsen fait dire expressément à Nora, dans son brouillon, qu’elle n’y a pas pensé, phrase qu’il a jugé inutile de conserver, mais qu’il a prise à son compte. « Je n’ai jamais pensé au féminisme, » a-t-il dit à John Paulsen1 *. Elle s’y rattache, pourtant, mais l’essentiel est pour lui la conscience morale de l’individu, comme dans Les Soutiens de la Société . Seulement, dans cette pièce précédente, le dénouement a lieu « dans un esprit civique », tandis qu’ici « la critique de l’écrivain ne connaît plus de ménagement. Son individualisme devient révolutionnaire » *. Et Ibsen savait qu’il abordait là un sujet dangereux. Sa Comédie de V Amour avait soulevé un toile dans la société norvégienne, si susceptible au sujet de l’institution du mariage. Le roman de Bjôrnson, Magnhild, qu’il appréciait fort, avait donné lieu à des polémiques, et un correspondant de Norvège ayant écrit au Stockholms Dagblad que cet ouvrage montrait « une tendance évidente à justifier l'amour libre contre le mariage », Bjôrnson avait répondu : « J’ai défendu la moralité dans le mariage, puisque j’ai montré que seul un mariage où il y a mutuelle estime, est moral, et que celui qui vit dans un mariage mal fondé doit le quitter plutôt que de se vouer au mensonge3. » Il y aurait eu là de quoi suggérer le dénouement de Maison de Poupée , si Ibsen avait connu la réponse de Bjôrnson au journal suédois, ce qui est peu probable. Dans les notes antérieures, Ibsen avait déjà prévu une catastrophe (undergang) , sans préciser autrement : cela fait penser à un suicide 4.

1 Samliv med Ibsen , 1913, p. 175.

1 Auathon Aall, Filosofien i Norden, p. 293.

3 Cité d’après Halvorsen, Norsk ForfaUer-Lexikon , I, p. 318.

4 William Archer, dans l’article cité plus haut, imagine qu’Ibsen avait d’abord voulu donner à Maison de poupée , comme à L’Union des Jeunes et aux Soutiens

La question du mariage était à l’ordre du jour, et l’idée féministe — conçue dans un esprit surtout bourgeois — faisait quelque progrès. Camilla Collet t avait été enchantée du roman Le Pilote et sa femme , où Jonas Lie avait opposé un ménage apparemment heureux à un autre où il y a des tiraillements, et qui est pourtant plus profondément uni. « Honneur, disait-elle, à ce premier champion de la valeur humaine qui s'éveille dans la femme. »

Et le 22 avril 1879, au moment où Ibsen allait commencer à écrire le brouillon de Maison de Poupée , avait lieu la première de Leonarda , qui est une des meilleures pièces de Bjornson *, et obtint d’abord un très vif succès, mais fut ensuite trop négligée, sans doute parce que Maison de Poupée a paru trop peu de temps après. C’est encore la question de l’amour dans le mariage que traite Bjornson dans Leonarda . La nouvelle pièce d'Ibsen venait donc à son heure. Mais l’idée, comme la fable, étaient originales. On a relevé quelque analogie entre elle et La Révolte de Villiers de l'Isle-Adam, qui avait été jouée cinq fois au Vaudeville en 1870, où une femme quitte son mari banquier après lui avoir gravement exposé les motifs de sa décision. Il est clair que les ressemblances sont tout extérieures, et il est peu vraisemblable qu’ Ibsen ait connu un petit acte d'un auteur qui était alors à peine connu.

de la Société , un heureux dénouement, ce qui n’est pas compatible avec le plus ancien manuscrit. (Les notes et brouillons n’ont été publiés qu’en 1909 et son article est de 1906.) Son idée est surtout que le dénouement et la grande scène finale, sont une invention tardive, et que le rôle de Mme Linde a été inventé pour éviter la catastrophe. Comme le plan de chaque acte n’a été rédigé qu’au moment de l’écrire, cette hypothèse n’est pas contredite par les manuscrits. Il faudrait alors admettre qu’Ibsen aurait d’abord envisagé le suicide (note du 19 octobre 1878), puis adopté la solution que lui prête W. Archer, et aurait enfin abouti vers le printemps de 1879 à son plan définitif. De telles hésitations ne sont pas nécessaires pour expliquer le long temps qu’il a fallu à Ibsen pour la « préparation » de sa pièce.

1 Publiée en français, avec Une faillite , par Auguste Monnier, 1894. On en trouve une excellente analyse dans Jean Lesco filer, Bjornson, la seconde Jeunesse, pp. 403-415.

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