‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 105 sur 153 · SENSUALISME · texte numérisé non relu

SENSUALISME

On a dit 1 que Maison de Poupée présentait cette singularité d’être une tragédie d’amour où l’ardeur sensuelle serait absente, et il est vrai qu'elle y est indiquée avec discrétion. Elle l'est, pourtant, et très nettement, dans le brouillon, où Helmer s'extasie devant la nuque de Nora, et plusieurs fois dans les gestes du mari, et dans la coquetterie de Nora, et dans le désir d’elle qui saisit Helmer au moment où elle va changer de costume, etc. Et tout cela n’est pas écrit pour faire comprendre que l’amour charnel existe entre les deux époux, mais simplement parce qu’il existe, en effet, parce qu’il est puissant, et qu’il doit nécessairement se manifester, bien que sous des formes très décentes. Car nous sommes en présence d'un ménage d'amoureux unis seulement par l’attrait physique qu’ils exercent l’un sur l'autre. C’est pourquoi Helmer traite Nora en enfant, et Nora se soumet à ses goûts, bien qu’elle sente confusément que ce ne sont pas les siens. Leur union repose uniquement sur le parfait accord de leurs sensualités. Seulement, Ibsen n’était pas un auteur licencieux. La seule scène lascive qui se trouve dans son théâtre est celle des trois filles de pacage dans Peer Gynt. Et dans sa conversation il était toujours très décent. Il aimait conter des anecdotes, elles n'étaient jamais des histoires lubriques. Et si passionné que puisse être parfois l’amour charnel chez quelques-uns de ses personnages, toujours il s'exprime avec discrétion.

Sa nature se trouvait en harmonie, sur ce point, avec les tendances de la littérature et l'orientation des esprits, en Norvège, au cours des « années 70 », où l’on était prodigieusement chaste. Ou plutôt, non : il était seulement décent, alors que l’on était chaste. On semblait ne pouvoir concevoir l’amour que comme l’union des âmes et l’ac-

1 Notamment Sigurd HÔst, Ibsens digtning og Ibsen selv , p. 220, dont l’analyse, d’ailleurs, est très pénétrante.

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cord des idées. Ibsen n’a certainement pas atténué l’amour sensuel à l’usage de son public, mais il en a donné tout ce que le public d'alors pouvait admettre. C'est au cours de la décade suivante que la bourgeoisie norvégienne a commencé à devenir un peu plus libre.

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