‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 107 sur 153 · RÉSISTANCES · texte numérisé non relu

RÉSISTANCES

qu’en 1892 pour être jouée à Paris, dans une représentation privée (chez Mme d’Aubernon, probablement sur la proposition d’Alexandre Dumas fils), puis jusqu’au 20 avril 1894 pour être donnée au Vaudeville. Peu de pièces ont été aussi répandues. H. Koht l’a vue à New-York en 1908, donnée par une troupe russe, et il parle des représentations japonaises, où deux actrices se sont illustrées dans le rôle de Nora1.

Et l’on peut dire que la pièce a été traduite à peu près en toutes langues. Rien qu’au cours de la première année, elle le fut en suédois, en allemand, en finnois, en polonais et en anglais. Puis vinrent les traductions italienne (1884), hollandaise (1887), et enfin française (1889). Avec Les Soutiens de la Société , Ibsen s’était fait une grande place dans les pays germaniques. C’est avec Maison de Poupée qu’il a conquis le monde.

Un succès aussi rapide et aussi universel n’est pas un phénomène inconnu au théâtre. Des pièces comme La Marraine de Charley ou La Veuve joyeuse en offrent l’exemple. Mais je ne crois pas que l’on pourrait citer une autre œuvre durable qui ait eu le même sort. Et le mot « vogue », employé pour caractériser de tels succès soudains, ne s’applique pas du tout ici. La critique et le public n’ont été, d’abord, nullement emballés, enthousiastes. Ils ont même fortement regimbé. La lecture de la presse de 187g et 1880 donne nettement l’impression que si l’auteur n’avait pas eu situation bien établie, son œuvre aurait été refusée, comme autrefois La Comédie de V Amour, ou conspuée. Mais l’auteur était Ibsen, que l’on ne pouvait plus traiter avec désinvolture. « Oui, cette pièce à fait du tapage ! écrivait Magdalene Thoresen. Si Ibsen n’avait pas eu sa haute situation comme poète, il aurait pâti de l'avoir écrite. » Le sentiment dominant me paraît bien exprimé par un article de Morgenbladet , où l’on admire la façon dont est développé le

1 Hettrik Ibsen , eit diktar-livy II, pp. 180 et iSr.

- Lettre citée par Lotten Dahlgren, Lyran , p. 31 j.

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caractère de Nora, et les éloges de pleuvoir. C'est un chefd’œuvre... jusqu’au moment où Helmer est instruit du faux. Et la suite de l’article n’est que blâme, à la fois contre Ibsen et Bjornson. La pièce, de même que La Comédie de V Amour, Leonarda, Les Soutiens de la Société , est inachevée, c’est « la première partie dramatisée d’un roman dont la seconde partie manque ». Cela tient « peut-être à ce que l’auteur se fait de la vie une conception fausse... il trouve très mauvais le monde où nous vivons. Les circonstances portent la responsabilité de tout », en sorte que Bernick, par exemple, est peut-être, au fond, un très brave homme, malgré ses crimes, etc. Et plus particulièrement, sur le problème du mariage, l’article dit que « dans Maison de Poupée, comme dans Magnhild, la morale paraît être que celui des époux qui n’aime plus a le droit de rompre le mariage.... La société civilisée est fondée sur la famille, les lois et l’ordre »... Que deviendraient les enfants, si Helmer les lâchait aussi? Une morale qui aboutit à ce qu’aucun lien n’est solide est impossible 1 2 .

Morgenbladet était le journal de Friele, ami d’Ibsen, mais homme de droite. Moins doctrinaire, et sans doute mieux expressif de l’opinion publique était Aftenposten. Il louait d’abord la grande habileté, d’un effet extraordinaire, « mais la question est de savoir si le dénouement... est psychologiquement vrai ou vraisemblable ; en tout cas il choque le sentiment... [de même que] un personnage aussi lugubre que ce docteur Rank-. »

Un autre périodique pense encore de même, mais ajoute : « Si le dénouement choque le sentiment instinctif, si ce qui arrive suscite une foule de réserves et d’objections, Ibsen a noué les fils de telle sorte qu’on s’incline malgré soi3. »

Malgré soi : c’est bien l’expression qui caractérise le mieux

1 Morgenbladet , 20 janvier 1880, article dont la partie la plus sévère est reproduite, avec pleine approbation dans Fadrelandet (danois) du 23 janvier.

2 Aftenposten -, 22 décembre 1879.

3 Illustrer et Tidende , 1S79.

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