EN SUÈDE
tique, de la valeur littéraire du drame. Edvard Brandès est un de ceux qui en parlent le plus. Herman Bang est peut-être le seul qui n'envisage pas le problème moral, et il signale ce qui est bien le plus grand défaut de Maison de Poupée , où deux histoires sont mêlées. Celle de Krogstad est gênante, « car le mensonge que renferme le ménage Helmer n'est pas fondé sur une traite fausse. Il est plus profond. Il existerait même si Nora n'avait jamais signé du nom de son père, et, fût-ce sans traite, il serait apparu un jour. » Je signale aussi l’étude de Herman Bang, excellent metteur en scène, parce qu’elle met en garde les acteurs contre des erreurs tentantes : celle de ne pas représenter Helmer comme un homme de goût, vraiment cultivé, de bon ton, et honnête ; et celle de faire de Nora une enfant '•
De tous côtés on demandait la suite de Maison de Poupée : Nora reviendra-t-elle? La revue féministe suédoise prétendit qu’à une question directe sur ce point, Ibsen avait répondu dans une lettre : « Sûrement, elle revient ! â » ce qui paraît peu vraisemblable. Il ne s’est sans doute exprimé à ce sujet que dans la conversation. Justement la même question lui fut posée un jour par John Paulsen, et il répondit : « Que sais-je? Il est possible qu’elle revienne à son mari et ses enfants, mais il se peut aussi qu’elle devienne une artiste de cirque ambulant1 2 3. »
Toutefois, un second article de la même revue féministe suédoise combattit l’idée que la pièce fût inachevée : c’est une tragédie, elle laisse une impression pénible, comme il convient, sans quoi on croirait que le conflit n’a pas été aussi grave qu’il l'était réellement. Et le long article conclut :
Qu'il nous soit permis pour finir d'exprimer l'espoir que le plus grand dramaturge du Nord et de notre temps, à qui seul un des fils morts de l’Angleterre peut contester l’honneur d'être le plus grand de l'humanité
1 Herman Bang, Kritiske studicr og udkasi pp. 204-228.
2 August Strombâck dans Tidsskrift for hemmet , 1881, Tillàgsblad n° 1.
3 John Paulsen, Mine erindringer, p. 130.
puisse encore offrir au monde beaucoup de chefs-d'œuvre tels que ceux dont nous lui devons déjà reconnaissance b
En Allemagne, on ne put admettre d'abord que Nora pût quitter son mari et ses enfants. Le traducteur d'Ibsen, faisant office d'agent auprès des théâtres allemands, l'informa du refus de l'actrice qui devait jouer Nora à Flensburg : Mme Niemann Raabe déclarait qu'elle n'abandonnerait pas ses enfants. Ibsen avait pris soin de faire envoyer à Wilhelm Lange sa pièce en épreuves, afin que la traduction allemande parût sans retard, mais il ne touchait pas de droits d'auteur, et le traducteur devait seulement fournir aux théâtres allemands les exemplaires nécessaires5. Comme l'auteur n'était aucunement protégé, les directeurs pouvaient jouer la pièce avec les remaniements qu’ils voulaient. Ibsen, afin d’éviter des modifications trop fâcheuses, se résolut à écrire lui-même une fin nouvelle, qu'on trouvera p. 644 : c'était un jeu de scène et quelques brèves répliques seulement, de façon à n'atténuer que le moins possible l’impression de l’ensemble. Un journal danois prétendit qu'Ibsen avait lui-même enjoint au directeur de donner sa pièce avec le texte nouveau qu'il lui avait envoyé, et Ibsen en profita pour s'expliquer. Il avait voulu simplement réduire au moindre dommage l'effet de ce qu'il appelait « un attentat barbare contre sa pièce »1 * 3.
La pièce fut jouée avec le dénouement nouveau à Flensburg, puis au Residenztheater de Berlin. Mais la fin apparaissait trop comme une concession faite à contre-cœur, sans doute, et il y eut des protestations tant de la part du public que de la critique. On riait tellement au troisième acte que l'on pouvait à peine entendre les acteurs4. La pièce fut donc donnée au même théâtre avec le dénouement primitif, mais le public
1 Tidsskrift for hemmet , 22e année, p. 84, par L. H. À[berg],
■ Lettre à Hegel du 22 janvier i88ot L. C. Nielsen, op. cit., p. 343.
Breve , II* pp. 73 et 230.
4 G. Brandès, III, p. 23.