LE QUATRIÈME ACTE
fut encore mécontent. Ce qu'on voulait, c'était un quatrième acte. Et alors cet acte fut écrit. Il le fut de sorte à justifier pleinement Ibsen d'avoir voulu rédiger lui-même la modification désirée :
L'action de ce quatrième acte, selon la formule allemande, devait se passer environ un an après le troisième acte. Mme Linde, qui s’est mariée avec Krogstad, et entretient la famille avec sa machine à coudre, apporte à son amie le costume qu'elle vient de terminer pour un bébé qui dort sur les genoux de Nora. La scène respire la paix et le bonheur, mais sur le front de Nora passe de temps en temps une ombre ; elle est songeuse. Arrive Helmer, qui est toujours directeur de la Banque et jouit de l’estime générale. Il s'approche de Nora, dont le front de nouveau s'assom brit, elle jette sur lui un regard interrogateur et murmure : « M’as-tu vraiment pardonné? » Helmer ne répond pas tout de suite ; il la considère d'un air tranquille et aimable. Enfin il tire de la poche de sa jaquette un grand cornet, il l'ouvre, et lui, qui a défendu à sa Nora de la façon la plus sévère de manger des sucreries, lui met, de sa propre main, un macaron dans la bouche. Nora pousse un cri de joie, mâche, et s’écrie, ravie : a Le miracle! » (Le rideau tombe lentement) \
A Munich, la pièce fut donnée dans sa vraie version, et Mme Ramlo fut excellente comme Nora. Ibsen avait eu de la chance avec ses interprètes. Mme Hennings à Copenhague, Mme Juell à Kristiania, Ida Aalberg à Helsingfors, avaient été diversement très bonnes. Mais on comprend qu'Ibsen, le 3 mars, jour de la première, ait été assez inquiet. Il passa la soirée dans les coulisses du théâtre, tandis que sa femme, trop nerveuse, était restée chez elle. Sa loge était occupée seulement par Sigurd et John Paulsen. Le public, après le premier acte, se montra plus étonné que satisfait, et Sigurd courut dire à sa mère ce qu’il en était. Après le second acte, le succès se dessina, et après le troisième acte, ce fut une ovation, et Ibsen, sur la scène, fit aux spectateurs des saluts répétés, la main sur son cœur. Pendant que Sigurd allait dire à Mme Ibsen l’heureux
• J. B. Halvorsen, AT. Forf , Lex., III, p. 65.
résultat, Paulsen attendit la sortie d’Ibsen, qui lui prit le bras sans dire un mot. Il tremblait de tout son corps'.
Mais un pareil franc succès fut d’abord assez rare dans les théâtres allemands. A Vienne, il fallut l’intervention d’Ibsen pour empêcher qu’on adoptât son dénouement modifié et le succès, de même qu’à Berlin, ne fut que passable. Il devint éclatant à une reprise, quelques années plus tard. L’histoire du succès de Maison de Poupée est intéressante, précisément à cause de cette résistance que la pièce a presque partout rencontrée d’abord.
En anglais, elle a été jouée d’abord le 2 juin 1882, à Milwaukee, Wisconsin, dans une adaptation où la scène est transportée en Angleterre et les noms des personnages anglicisés. A propos de ce premier essai de lancement en Amérique, Ibsen a fait deux recommandations : « J’attache une grande importance à ce que la langue de la traduction se tienne aussi conforme que possible à la langue de la conversation courante, » de façon à donner l’impression que l’on assiste à « un morceau de réalité ». Et comme on projetait de traduire Les Soutiens de la Société et Les Revenants, il dit qu’il faut commencer par Les Soutiens de la Société , prendre ensuite Maison de Poupée, qui forme comme une introduction ou une préparation aux Revenants, pour finir par ce troisième drame « qui va le plus loin »1 * 3. Mais ce projet n’aboutit pas, une représentation à Louisville, Kentucky, en 1883, passa inaperçue, et la vague adaptation jouée à Londres la même année ne fit pas sensation. Ce fut seulement en 1889 qu’une véritable traduction fut donnée à Londres au Novelty Theatre, et ce fut le point de départ du succès des œuvres d’Ibsen dans les théâtres de langue anglaise, aussi bien en Australie qu’aux États-Unis4.
1 John Paulsen, Mine erindringcr , pp. 138-140.
3 Lettre à Heinrich Laube, du 18 février 1880, Brève , II, p. 7 4.
3 Edda, 1935, P* 558. Lettre à Rasmus B. Anderson, du 14 septembre 1882.
4 V. l’introduction de W. Archer à Maison de Poupée , dans The collected Works of Henrik Ibsen , VII, pp. ix-xi.