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CHAPITRE PREMIER

UN TOURNANT DANS L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE NORVɬ GIENNE. — LA LITTÉRATURE EN NORVÈGE VERS 1875

La production dramatique dTbsen s'est poursuivie pendant cinquante ans, depuis l’écriture de Catilina , publié en 1850, jusqu'à la représentation de Quand nous nous réveillerons d'entre les morts , en 1899. Ce temps comprend deux périodes à peu près égales, séparées par l'une des deux plus longues interruptions qu’ait présentées la publication de ses œuvres. La première avait eu lieu entre Les Guerriers à Helgeland et La Comédie de V Amour (1858-1863). Elle était justifiée par le métier de directeur de théâtre qui absorbait alors l'activité dTbsen. La seconde suivit Empereur et Galiléen, paru en octobre 1873 ; Les Soutiens de la Société ne furent publiés que quatre ans plus tard, en octobre 1877. Ibsen n'avait pourtant alors aucune occupation obligatoire qui le détournât de composer un nouveau drame. Cet intervalle de quatre ans semble couper la vie littéraire et l'œuvre dTbsen en deux parties très nettement différentes, la première comprenant des œuvres très variées, en vers et en prose, historiques ou modernes ou fantastiques, où la composition tantôt respecte rigoureusement les trois

unités, tantôt se disperse dans l'espace comme dans le temps, et où le réalisme s'allie à une imagination exubérante, parfois lyrique et parfois ironique, tandis que la seconde partie contient uniquement la série de ses douze « drames modernes », tous en prose, tous réalistes, et tous d'un art à tendance classique. Un pareil arrêt entre deux périodes de production qui contrastent à ce point serait naturel chez un auteur qui aurait d’abord tâtonné, cherchant sa forme et sa voie, puis se serait recueilli, et aurait trouvé enfin ce qu’il devait faire. Mais Ibsen, en achevant à quarante-cinq ans Empereur et Galiléen, ne considérait pas du tout les drames qu’il avait écrits jusqu’alors comme des essais, son double drame grec, en particulier, lui paraissait être son œuvre capitale, et plusieurs de ses drames antérieurs comptent parmi ses chefs-d’œuvre. Et d’autre part, on verra que son premier « drame moderne » n’est pas résulté d’une délibération nouvelle sur la forme dramatique qui lui convenait, et qu’il a simplement repris un projet de pièce qui avait failli passer avant Julien. Malgré l’apparence due à cette coupure de 1873-77, on peut observer dans l’œuvre du dramaturge une remarquable continuité. Il avait prouvé, il s’était prouvé à lui-même, l’étonnante souplesse de son talent. Les genres dramatiques les plus divers lui étaient bons. Il ne les choisissait pas pour sa propre convenance, mais parce qu’ils s’adaptaient au sujet qu’il voulait traiter. Il les choisissait aussi en raison de leur aptitude à porter sur le public. C’est pourquoi il est bon d’examiner ce qu’était ce public et ce qu’était devenue la littérature dans la Norvège de 1875.

Lorsque, en 1850, Ibsen avait débuté, la littérature danoise était encore dans son « âge d’or ». Oehlenschlâger mourait cette année-là, mais Paludan-Müller, J. L. Heiberg, Kierkegaard, Grundtvig, H. C. Andersen, étaient en pleine production. J. L. Heiberg demeurait l’arbitre du goût, et devenait directeur du Théâtre royal de Copenhague. L’art dramatique était florissant avec Henrik Hertz, Andersen, C. Hauch, Th. Overskou.

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