AU VAUDEVILLE
C’est aussi en 1889 que Maison de Poupée fut jouée en Italie, où elle devait trouver bientôt une de ses plus illustres interprètes : Eleonora Duse promena la pièce de Londres à Saint- Pétersbourg. C’est, en somme, des années 1888-89 4ue date le succès éclatant de Nora, et, par elle, la gloire mondiale de son créateur.
La France était en retard. Antoine joua seulement en 1890 Les Revenants et Le Canard sauvage à son Théâtre libre, puis, en 1891, le Vaudeville monta fort mal Hedda Gabier , et ce fut un four (3 représentations en matinée). Malgré l’échec de cette première tentative d’un théâtre régulier, ce fut le même Vaudeville qui voulut jouer Maison de Poupée en 1894. Ibsen, instruit par l’échec de Hedda Gabier , recommanda comme instructeur Herman Bang1, qui se dévoua merveilleusement, avec sa fougue et ses bizarreries, à sa mission, si bien que Réjane a pu écrire : « Je ne puis dire qu’une chose, mon cher ami, c’est que si j’ai réussi à vaincre les nombreuses difficultés du rôle de Nora, c’est à M. Bang que je le dois2. » Et Herman Bang ne fut pas moins satisfait de Réjane et de Porel, qui, grâce à leur entier dévouement, ont atteint, dit-il, « au plus haut »3. La pièce n’obtint toutefois qu’un succès honorable — avec 22 représentations.
Ibsen avait suivi, autant qu’il pouvait le faire de Munich, les polémiques suscitées par sa pièce, et conservait les articles et brochures qu’on lui envoyait. Lorsqu’il reçut, pendant l’été 1880, la visite du Finlandais Valfrid Vasenius, il lui remit tout le paquet4. Il tenait à le bien documenter, car Vasenius, l’automne précédent, avait passé le doctorat ès lettres avec une thèse sur « l'œuvre dramatique de Henrik Ibsen dans sa première période », et avait ensuite écrit sur Maison de Poupée de
1 Lugné-Poe, Acrobaties , p. 57.
3 Lettre à Lugné-Poe, dans : Lugné-Poe, Ibsen , p. 39,
■* Illustreret Tidende , XXXV, p. 452.
4 Valfrid Vasenius, Ett skaldeportrâtt, p. 338.
T. XI
telle sorte qu'Ibsen, en le remerciant, put écrire : « Ce que j'ai vu de votre interprétation de la pièce, j'y acquiesce d'un bout à l'autre l 2. » Ce qui a plu surtout à Ibsen, c'est peut-être l'analyse du sentiment inconscient qu'avait Nora depuis longtemps de sa supériorité morale : les circonstances du drame l'amènent à en prendre conscience, et c'est là ce qui rend la séparation nécessaire ft.
Dans la revue sommaire de la critique, je n'ai tenu compte que de ce qui a été publié jusqu'à l’apparition de la pièce suivante. Il faut toutefois mentionner deux œuvres de Strindberg qui ont paru peu après. La Femme de Sire Bengt (1882) 3 est, placée dans un cadre romantique, une réplique à Maison de Poupée. La femme est une nouvelle Nora qui conçoit la vie comme une idylle, jusqu'au jour où la réalité brutale lui enlève ses illusions. Comme Nora, elle se tourne alors contre son mari. Mais l'acte supplémentaire qui manquait au public dans la pièce d'Ibsen, se trouve ici, et la Margit de Strindberg finit par se réconcilier avec le mariage et avec Sire Bengt. Mais la grande différence entre les deux pièces consiste surtout en ce que Strindberg, tout en peignant Margit de vives couleurs, donne raison à son terne mari, tandis qu' Ibsen n'a donné à Helmer beaucoup d'heureuses qualités que pour mieux accuser ses défauts essentiels. « L'idée de Strindberg est que la femme n'est pas du tout opprimée par la loi de l'homme, et que c'est l'homme, au contraire, dans le monde artificiel de la vie bourgeoise, qui devient le plus souvent l'esclave de la femme. Il est parvenu à cette conception parce que son propre mariage, par lequel sa femme et lui avaient voulu fonder un ménage de camarades, l'a déçu. » Dans La Femme de Sire Bengt , il n’accu senullement la femme de calcul hypocrite, mais il en viendra
1 Lettre du 30 mars 1880, Breve , II, p. 7 8.
2 V. Vasenius, Henrik Ibsen , ett skaldeportrâtt.
3 La Femme du chevalier Bengt est traduit eu français. Ou en trouvera une excellente analyse dans Le Théâtre de Strindberg , par A. Jolivet (chap. v, p. 92).