L. 27 -P. 459, 1. 23. — Ah ! serviteur
Madame Stenborg ( présente ) . — Docteur Hank. Mme Linde.
Le docteur. — Ah oui? Votre vieille amie... ou plus exactement, votre amie d'autrefois. Je crois vous avoir vue, madame, lorsque j’arrivais. Et vous voilà venue ici pour la Noël? Oui, vous avez bien raison. Il faut jouir de la vie le mieux qu’on peut.
Madame Stenborg. — Oui, n’est-ce pas, docteur?
Le docteur. — Bon, nous sommes d’accord là-dessus? Ah ! tiens, le nouveau tapis. Compliments ! Oui, un beau tapis comme celui-là, par exemple? Est-ce là un luxe? Moi, je dis que non. Un pareil tapis rapporte des intérêts, mesdames ; avec un pareil tapis sous les pieds, on a des idées plus hautes et plus subtiles, des sentiments plus nobles que lorsqu’on marche dans un vilain salon dont le plancher froid craque sous vos pas. Et surtout quand il y a des enfants dans la maison. [Ajouté après coup : La race s’ennoblit dans un bel entourage.]
Madame Stenborg. — Ah! comme j’ai souvent senti cela. Mais je n’ai pas su l’exprimer.
Le docteur. — Non, je le pense bien. Ça fait partie de la statistique spirituelle ; et c’est là une science très peu développée encore. Mais on peut démontrer qu’il existe un rapport entre ces choses. Si, par exemple ce garçon qui est là, chez Stenborg...
Madame Stenborg. — L’avoué Krogstad?
Le docteur. — Oui, si Krogstad avait eu un foyer situé pour ainsi dire du côté ensoleillé de la vie, avec toutes les fenêtres spirituelles exposées à la lumière, et non vers le maudit
nord brumeux... je le connais... j'ose dire qu'il serait devenu une personne honorable, comme nous autres.
Madame Linde. — Il ne l'est donc pas?
Le docteur. — Il ne peut pas l'être. Impossible. Il n'a pas été marié de façon à pouvoir l'être. Un mauvais ménage, c'est comme une petite vérole ; ça laisse des traces sur l'âme, madame.
Madame Stenborg. — Et que fait un bon ménage?
Le docteur. — Il produit l’effet d'une saison d'eaux ; il élimine les mauvaises humeurs et fait croître et prospérer toutes les qualités et capacités d'un homme. Que serait devenu Stenborg s’il n'avait pas trouvé son petit oiseau chanteur...?
Madame Stenborg. — Quoi? Comment pouvez-vous croire qu'il fallait à Torvald...?
Le docteur. — Je le connais. Il serait devenu partie un homme de devoir, partie un bourreau de travail, partie un pédant... dans le bon sens du mot.
Madame Stenborg. — Fi ! docteur, je suis fâchée avec vous.
Le docteur. — Mais n'est-ce pas vrai, peut-être. (Il voit venir Stenborg.) Demandez-le lui à lui-même.
Madame Stenborg. — Non, non, laissons cela. (A Stenborg.) Il est parti?
Stenborg. — Oui, à l’instant.
Madame Stenborg. — Torvald, que je te présente... ; c’est Kristine...
Stenborg. — Ah ! madame Linde ! Soyez la bienvenue. Krogstad vient justement de me dire que vous étiez ici.
Madame Linde. — Krogstad?
Madame Stenborg. — En quoi cela le regardait-il?
Stenborg. — Si, il mettait cela en relation avec son affaire...
Madame Linde. — Ma présence ici?
Stenborg. — Oui, il croit voir partout des intentions.
Madame Stenborg. — Qu'est-ce donc qu'il te voulait?
Stenborg. — C'est une histoire ennuyeuse. (Au docteur.)
Tu sais peut-être que Krogstad, depuis un an, a eu à la Banque des Titres un petit poste?
Le docteur. — Oui, et après?
Stenborg. — Lorsque j'ai été nommé directeur, j’ai mis entre autres, la condition que je pratiquerais une épuration du personnel.
Le docteur. — Et c’était plutôt nécessaire, à ce qu’on dit.
Stenborg. — Plus qu’on ne le croit. Les protections et la routine ont agi d'une manière inadmissible. Je ne peux pas accepter cela ; je veux débuter avec un personnel sur lequel je puisse absolument compter. C’est pourquoi j’ai pris soin de donner congé à tous les employés fâcheux.
Le docteur. — Tu as bien fait.
Madame Linde. — Et parmi ceux-là est Krogstad?
Stenborg. — Oui, malheureusement, lui surtout. Il n’est pas du tout sûr.
Madame Stenborg. — Oh ! mais, Torvald, c’est pourtant une relation de ta jeunesse.
Stenborg. — C’est précisément pourquoi je dois être beaucoup plus strict. Vraiment, je voudrais pouvoir l’épargner ; mais cela m’est impossible. Ne croyez pas que je sois impitoyable, madame. Je ne le suis certainement pas; mais j’ai des devoirs envers l’établissement que je vais diriger. J’ai eu mon poste à cause de mon opposition au système établi, à la suite d'une brochure, d’une série d’articles de journaux et d’une vive action à la dernière assemblée générale. Et maintenant j’irais me donner un démenti?
Le docteur. — Non, j’espère bien que tu ne le feras pas.
Stenborg. — Je ne peux positivement pas le faire. Mon rôle est avant tout de relever la confiance publique dans la banque ; et c’est pourquoi il faut une épuration.
Madame Linde. — Et pourtant cela me fait de la peine pour les personnes atteintes.
Madame Stenborg. — A moi aussi.
Stenborg. — Non moins à moi.
Le docteur. — Voilà, nous y sommes ! La maudite pitié ! Excusez-moi si l'expression est un peu forte. Mais je peux me fâcher tout rouge, lorsque j’entends... Qui sont-ils donc, les gens qui en pâtissent? Des sujets incapables ou désordonnés, bien souvent des ivrognes, des personnes qui profitent de la faiblesse de leur patron pour obtenir avances ou emprunts qu’ils ne peuvent payer.
Stenborg. — Oui, tu n’es pas loin de la vérité.
Le docteur. — Bon, et qui est-ce encore qui en pâtit? Oui, ce sont les actionnaires, moi et beaucoup d’autres honnêtes gens. C’est nous qui sommes dépouillés par l’incapacité, le désordre, la mollesse, en sorte que nous ne voyons jamais un skilling de l’argent que nous avons placé. Mais personne ne nous plaint. Oh î pas du tout, nous ne sommes pas des sujets suspects, ni des faussaires, ni des suppôts de prison ; et ce sont ces gaillards-là qui ont le monopole de la compassion, en ce temps plein de pitié.
Madame Linde. — C’est bien eux aussi qui en ont le plus besoin.
Le docteur. — Mais nous n’avons pas besoin des exemplaires suspects de la race ; nous pouvons nous en passer. Étudiez les sciences naturelles, mesdames, et vous verrez qu’une loi régit tout. L’arbre plus vigoureux enlève au plus faible ses conditions d’existence et les tourne à son propre avantage. De même entre les animaux. Les mauvais éléments d’un troupeau doivent le céder aux meilleurs. Et c’est aussi pourquoi la nature progresse. Il n’y a que nous autres hommes qui retenons à toute force le progrès en prenant soin des mauvais individus... Mais que diable, voilà que je reste à bavarder, et j’oublie un malade que j’avais à voir. L’imbécile est capable de crever sans moi.
Madame Linde. — Est-ce aussi un mauvais exemplaire, docteur?
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Le docteur. — Un gredin d’ivrogne, ouvrier mineur ; étant ivre, il s’est tranché la main droite. S'il survit à cela, il sera complètement inutile...
Madame Linde. — Mais alors, le mieux serait de le supprimer.
Le docteur (mettant son manteau). — Oui, vous avez tout à fait raison ; c'est une idée qui s'impose souvent à nous autres médecins, surtout avec la clientèle pauvre. Mais qui se chargera de cela? Pas moi. Je ne parle pas du tout du fait que la loi le punit; mais même si elle ne le punissait pas... Non, madame, nous ne sommes pas encore si avancés. Allons, adieu, adieu, mesdames.
Stenborg. — Attends, je sors avec toi.
Madame Linde. — Oui, il faut aussi que je m'en aille, Nora. Où est la poste?
Stenborg. — Je vais vous la montrer. Nous irons ensemble. . .
Madame Linde. — Merci. (A voix basse en mettant son manteau :) Pas un mot à ton mari sur moi.
Madame Stenborg. — Oh! mais, Kristine...
Madame Linde. — Tu vois toi-même que cela ne servirait à rien.
Madame Stenborg. — Pauvre Kristine. Mais reviens ce soir.
P . 459, 1. 29-30. — Manque .
P. 460, 3. 12-16. — Comme vous êtes frais et roses. Vous êtes- vous bien amusés? Vrai-